Table des matières

Introduction

L’Union des Comores fait partie des pays les plus vulnérables aux changements climatiques au monde. Son économie, largement tributaire de l’agriculture, se trouve confrontée à des menaces climatiques croissantes qui compromettent la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance de la population. Face à cette situation critique, l’archipel a développé depuis le milieu des années 2000 une série de programmes et de projets visant à renforcer les capacités d’adaptation et de résilience du secteur agricole face aux aléas climatiques.

Ces initiatives s’inscrivent dans un cadre stratégique national et international, marqué notamment par l’élaboration du Programme d’Action National d’Adaptation (PANA) en 2006, qui a identifié l’agriculture comme secteur prioritaire nécessitant une intervention urgente. Les projets mis en œuvre combinent des approches techniques, institutionnelles et communautaires pour développer des méthodes et moyens résilients permettant de faire face aux phénomènes climatiques extrêmes.

L’adaptation du secteur agricole comorien constitue un enjeu stratégique majeur, non seulement pour la survie des cultures de rente traditionnelles (ylang-ylang, girofle, vanille), mais aussi pour la sécurité alimentaire des populations, dans un contexte où les évaluations spatialement explicites de vulnérabilité révèlent des zones ultra-sensibles aux variations climatiques sur l’ensemble des trois îles de l’archipel.

Le contexte de vulnérabilité agricole

Exposition aux aléas climatiques

L’agriculture comorienne est exposée à une combinaison d’aléas climatiques qui menacent sa viabilité à long terme. Les principales menaces identifiées incluent la variabilité accrue des précipitations, l’augmentation des températures, l’élévation du niveau de la mer, et l’intensification des événements extrêmes tels que cyclones et sécheresses. Cette vulnérabilité est exacerbée par la topographie insulaire de l’archipel et la concentration des activités agricoles dans des zones géographiquement exposées.

Les études de vulnérabilité réalisées dans le cadre de la Seconde Communication Nationale sur les Changements Climatiques ont permis d’identifier des zones particulièrement sensibles. À Ngazidja (Grande Comore), les régions de Bandasamlini-Hamalengo et Sidju-Idjikundzi ont été classées comme ultra-vulnérables. À Ndzouani (Anjouan), ce sont les zones de Lingoni-Pomoni et Nioumakele qui présentent les plus grandes fragilités, tandis qu’à Mwali (Mohéli), les secteurs de Mbatse-Hoani et Djando concentrent les risques les plus élevés.

Impacts sur les systèmes agricoles

Les changements climatiques affectent différemment les divers systèmes de production agricole. L’agriculture de rente, qui constitue une part importante des exportations comoriennes, montre une sensibilité particulière aux variations climatiques. Les cultures d’ylang-ylang, de girofle et de vanille, qui nécessitent des conditions agro-climatiques spécifiques, voient leur productivité menacée par les modifications des régimes pluviométriques et thermiques.

L’agriculture vivrière n’est pas épargnée. Les cultures traditionnelles comme le manioc, la banane, le taro ou le fruit à pain subissent également les effets des aléas climatiques, compromettant la sécurité alimentaire des ménages ruraux. La dégradation des bassins versants, la déforestation et l’érosion des sols amplifient ces impacts, créant un cercle vicieux de vulnérabilité croissante.

Le Programme d’Action National d’Adaptation (PANA)

Élaboration et objectifs

Le PANA a été élaboré en mars 2006 par le Ministère du Développement Rural, de la Pêche, de l’Artisanat et de l’Environnement. Ce document stratégique constitue la première réponse structurée de l’Union des Comores aux défis posés par les changements climatiques. Il s’inscrit dans le cadre de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) et bénéficie du soutien du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM).

Le PANA identifie les besoins urgents et immédiats d’adaptation aux changements climatiques, en priorisant les interventions qui peuvent réduire la vulnérabilité des communautés les plus exposées. L’agriculture y est reconnue comme secteur nécessitant une attention prioritaire, compte tenu de son importance économique et sociale, et de sa forte exposition aux risques climatiques.

Axes d’intervention prioritaires

Le programme établit plusieurs axes stratégiques pour renforcer la résilience agricole. Parmi les priorités figurent la diversification des cultures, l’amélioration des pratiques agricoles, la gestion durable des ressources en eau, la réhabilitation des bassins versants, et le renforcement des capacités techniques des agriculteurs. Le PANA souligne également l’importance de développer des systèmes d’alerte précoce et d’améliorer l’accès à l’information climatique pour les communautés rurales.

Le projet CRCCA : Renforcement des Capacités d’Adaptation et de Résilience

Mise en œuvre et zones d’intervention

Le projet de Renforcement des Capacités d’adaptation et de Résilience du secteur agricole face aux Changements Climatiques (CRCCA) a vu le jour en 2014. Il constitue une des principales initiatives opérationnelles découlant des orientations du PANA. Documenté dans le bulletin d’information “Dimadjera”, le projet intervient sur les trois îles dans les zones identifiées comme ultra-vulnérables aux aléas climatiques.

Le CRCCA adopte une approche territoriale ciblée, concentrant ses activités dans six zones prioritaires : Bandasamlini-Hamalengo et Sidju-Idjikundzi à Ngazidja, Lingoni-Pomoni et Nioumakele à Ndzouani, et Mbatse-Hoani et Djando à Mwali. Cette stratégie permet d’optimiser l’impact des interventions tout en créant des sites pilotes pouvant servir de modèles pour d’autres régions.

Stratégies et innovations techniques

Le projet CRCCA repose sur le principe que “c’est en étant mieux outillé qu’on peut faire face aux changements climatiques”. Cette philosophie se traduit par des investissements dans des technologies et pratiques adaptées. Parmi les innovations introduites figure l’introduction de caprins et de bovins de races améliorées, plus résistantes aux stress climatiques et offrant de meilleurs rendements.

Le projet met également l’accent sur le renforcement des capacités techniques des agriculteurs à travers des formations, des démonstrations pratiques et l’établissement de parcelles pilotes. Ces activités visent à favoriser l’adoption de pratiques agricoles climato-intelligentes, combinant adaptation, atténuation et amélioration de la productivité.

Réhabilitation des bassins versants et gestion forestière

Le projet “Building Climate Resilience”

Un projet majeur financé par le Fonds pour les Pays les Moins Avancés (LDCF) et mis en œuvre par le PNUE porte sur la “Construction de la Résilience Climatique à travers la Réhabilitation des Bassins Versants, des Forêts et des Moyens de Subsistance Adaptatifs”. D’une durée de 48 mois, ce projet bénéficie d’un financement global de 21,62 millions de dollars américains, dont 5,14 millions du LDCF, 10 millions de la FAO, 6 millions du Fonds d’Appui au Développement Communautaire (FADC), et des contributions du gouvernement japonais et de la Direction Générale de l’Environnement et des Forêts (DGEF).

Exécuté par le Ministère de la Production, de l’Environnement, de l’Énergie, de l’Industrie et de l’Artisanat (MAPEEIA) à travers la Direction Générale de l’Environnement et des Forêts, ce projet adopte une approche intégrée combinant gestion des ressources naturelles et adaptation des moyens de subsistance agricoles.

Approche écosystémique de l’adaptation

La réhabilitation des bassins versants constitue une stratégie centrale d’adaptation, car elle permet simultanément de restaurer les services écosystémiques, de réguler les ressources en eau, de réduire l’érosion, et d’améliorer la résilience des systèmes agricoles. La gestion forestière durable contribue également à la séquestration du carbone, créant des co-bénéfices en termes d’atténuation des changements climatiques.

Cette approche écosystémique reconnaît les liens étroits entre la santé des écosystèmes naturels et la viabilité de l’agriculture. Elle favorise des interventions qui restaurent les fonctions écologiques tout en améliorant les conditions de production agricole.

Évaluation spatiale de la vulnérabilité

Méthodologie et cartographie

Le Programme de Recherche du CGIAR sur le Changement Climatique, l’Agriculture et la Sécurité Alimentaire (CCAFS) a produit une évaluation spatialement explicite de la vulnérabilité du secteur agricole au changement climatique dans l’Union des Comores. Cette étude, réalisée par Clement Bourgoin, Louis Parker, Armando Martínez-Valle, Caroline Mwongera et Peter Läderach, représente une avancée méthodologique importante.

L’approche spatialement explicite permet d’identifier avec précision les zones géographiques où la vulnérabilité est la plus élevée, en combinant des données climatiques, agronomiques, socio-économiques et topographiques. Cette cartographie détaillée constitue un outil essentiel pour la planification des interventions d’adaptation et l’allocation optimale des ressources limitées.

Implications pour la planification

Les résultats de cette évaluation permettent d’affiner les stratégies d’intervention en fonction des spécificités locales. Ils révèlent des hétérogénéités importantes dans la distribution spatiale de la vulnérabilité, même à l’échelle d’une île ou d’une région. Cette granularité de l’information permet de concevoir des interventions mieux ciblées et potentiellement plus efficaces.

Défis et contraintes de l’adaptation

Limitations institutionnelles et financières

Malgré les initiatives développées, l’adaptation agricole aux changements climatiques aux Comores fait face à des contraintes significatives. Les ressources financières limitées constituent un obstacle majeur à l’extension des projets pilotes à l’ensemble du territoire. La dépendance vis-à-vis du financement international expose les programmes à des risques de discontinuité.

Les capacités institutionnelles nécessitent également un renforcement continu. La coordination entre les différents ministères et niveaux de gouvernance (national, insulaire, communautaire) reste parfois difficile. Le manque de personnel qualifié dans certains domaines techniques limite la capacité d’absorption et de mise en œuvre efficace des projets.

Obstacles techniques et sociaux

Sur le plan technique, l’adaptation se heurte à des défis liés à la disponibilité de variétés adaptées, à l’accès aux intrants, et à la maîtrise de nouvelles techniques agricoles par les producteurs. L’information climatique, bien qu’en amélioration, reste insuffisamment précise à l’échelle locale pour guider de manière optimale les décisions agricoles.

Les facteurs socioculturels jouent également un rôle. Les pratiques agricoles traditionnelles, parfois inadaptées aux nouvelles conditions climatiques, persistent en raison d’habitudes ancrées et de contraintes socio-économiques. La sensibilisation et l’accompagnement des communautés rurales nécessitent du temps et des ressources substantielles.

Perspectives et évolutions futures

Intégration agriculture-climat

L’avenir de l’adaptation agricole aux Comores réside dans une intégration plus poussée des considérations climatiques dans toutes les dimensions du développement rural. Les Documents de Stratégie de Croissance et de Réduction de la Pauvreté (DSCRP) intègrent progressivement ces préoccupations, reconnaissant que la lutte contre la pauvreté ne peut réussir sans une agriculture résiliente au climat.

La coopération avec des institutions de recherche internationales, comme le CIRAD (Coopération Internationale de Recherche Agricole pour le Développement) et le CGIAR, permet de bénéficier d’expertises techniques avancées et de technologies innovantes. Ces partenariats facilitent également l’accès à des financements climatiques internationaux de plus en plus importants.

Vers une agriculture climato-intelligente

La transition vers une agriculture climato-intelligente représente l’horizon stratégique à moyen terme. Cette approche intégrée vise simultanément l’augmentation durable de la productivité agricole, l’adaptation et le renforcement de la résilience aux changements climatiques, et la réduction ou la suppression des émissions de gaz à effet de serre lorsque c’est possible.

Les expériences pilotes menées dans le cadre des projets CRCCA et de réhabilitation des bassins versants fournissent des enseignements précieux pour cette transition. L’extension de ces initiatives réussies à l’ensemble du territoire agricole comorien constitue un objectif ambitieux mais nécessaire pour assurer la durabilité du secteur face aux défis climatiques du XXIe siècle.

Voir aussi

Sources

  • Programme d’Action National d’Adaptation aux changements climatiques (PANA), Ministère du Développement Rural, de la Pêche, de l’Artisanat et de l’Environnement (2006)
  • Dimadjera - Bulletin d’informations du projet CRCCA (2014)
  • Bourgoin, C., Parker, L., Martínez-Valle, A., Mwongera, C., & Läderach, P., “Une évaluation spatialement explicite de la vulnérabilité du secteur agricole au changement climatique dans l’Union des Comores”, CGIAR CCAFS
  • “Building Climate Resilience through Rehabilitated Watersheds, Forests and Adaptive Livelihoods”, UNEP/LDCF Project Document
  • Seconde Communication Nationale sur les Changements Climatiques, Vice-présidence en charge de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Environnement (2011)
  • Étude de vulnérabilité aux aléas climatiques et géologiques en Union des Comores, Centre des Opérations de Secours et de la Protection Civile/PNUD (2011)
  • Soilihi, A., “Résilience de l’agriculture de rente aux changements climatiques en Union des Comores”, Mémoire de Master 2, Université Paris 7 Denis Diderot (2014)