Table des matières

Introduction

La période 1950-1980 représente un moment charnière pour la constitution et la préservation du patrimoine documentaire comorien, marquée par la transition entre l’administration coloniale française et l’indépendance proclamée en 1975. Cette époque se caractérise par des efforts de collecte bibliographique et archivistique, mais aussi par des destructions significatives de fonds documentaires liées aux bouleversements politiques. La documentation de cette période témoigne à la fois des ambitions culturelles des nouvelles institutions comoriennes et de la fragilité du patrimoine écrit dans un contexte révolutionnaire.

Les archives et la bibliographie comorienne de cette période reflètent les multiples dimensions de la construction nationale : trajectoires individuelles de militants anticolonialistes, constitution d’institutions culturelles comme le Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS), et préservation d’une mémoire collective confrontée aux aléas politiques. L’étude de ces documents permet de mieux comprendre les dynamiques intellectuelles et culturelles qui ont accompagné l’émergence de l’État comorien indépendant.

Le patrimoine bibliographique colonial et ses héritages

Le fonds documentaire comorien s’est constitué progressivement durant la période coloniale française, avec des ouvrages qui constituent aujourd’hui des sources historiques précieuses. Parmi les documents anciens numérisés par la Bibliothèque nationale de France (BnF) via Gallica, on trouve notamment l’Étude sur les îles Comores d’Edmond Légeret (1897) et Les scandales de la Grande-Comore d’Annet Lignac (1908). Ces ouvrages, tombés dans le domaine public, témoignent du regard colonial porté sur l’archipel à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Des documents plus spécialisés, comme les Archives allemandes avec des lettres de Comoriens, conservées dans la collection du Harvard College Library et issues du Seminar für Orientalische Sprachen de Berlin, attestent de l’intérêt scientifique européen pour les langues et cultures de l’océan Indien occidental. Ces Suaheli-Schriftstücke, publiées par C.G. Büttner en 1892, contiennent notamment des documents manuscrits originaux en arabe provenant de Swahilis et de Comoriens, offrant un aperçu de la production écrite locale avant la colonisation intensive.

Cette documentation coloniale, bien que marquée par les biais de son époque, constitue un socle indispensable pour comprendre l’histoire précoloniale et coloniale de l’archipel. Elle forme également le substrat sur lequel se sont développées les institutions documentaires post-indépendance.

La Bibliothèque nationale du CNDRS (1984)

La création du Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS) représente une étape majeure dans l’institutionnalisation de la vie culturelle et scientifique comorienne après l’indépendance. En 1984, la Bibliothèque nationale rattachée au CNDRS disposait d’un fonds documentaire dont le catalogue témoigne des efforts de constitution d’une collection nationale.

Le document Ouvrages présents à la Bibliothèque nationale du CNDRS en 1984 1, conservé dans la bibliothèque numérique des Comores, constitue un témoignage précieux de l’état du patrimoine bibliographique comorien près d’une décennie après l’indépendance. Cette bibliothèque avait vocation à rassembler non seulement les publications sur les Comores, mais aussi des ouvrages de référence nécessaires à la recherche scientifique et à la formation des cadres nationaux.

L’existence de cette institution reflète les ambitions culturelles de l’État comorien naissant, qui cherchait à construire les infrastructures intellectuelles d’une nation souveraine. Le CNDRS s’inscrivait dans un mouvement plus large d’affirmation culturelle et scientifique des jeunes nations africaines, pour lesquelles la documentation et la recherche constituaient des enjeux de souveraineté intellectuelle.

Trajectoires révolutionnaires et témoignages oraux

La période révolutionnaire sous Ali Soilihi (1975-1978) a profondément marqué l’histoire comorienne et a généré une documentation particulière, mêlant sources écrites et témoignages oraux. L’entretien De Diego-Suarez à Moroni : itinéraires d’un marin révolutionnaire (années 1950-1980) avec Aboudou Mohamed Youssouf, publié dans la Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique en 2022 par Houssamoudine Ankili et Alexandre Audard, illustre l’importance des sources orales pour documenter cette période.

Aboudou Mohamed Youssouf (né en 1937), ancien marin militaire français devenu compagnon de route du président Ali Soilihi, incarne les trajectoires individuelles qui ont traversé les espaces maritimes impériaux du Sud-Ouest de l’océan Indien. Son parcours, de Diego-Suarez (Madagascar) à Moroni, témoigne des circulations, des appartenances multiples et des engagements politiques qui ont caractérisé la génération de l’indépendance. Il est également l’auteur d’une autobiographie, De la Marine française à la Révolution comorienne (Paris, 4 Étoiles éditions, 2017), qui constitue une source primaire essentielle pour comprendre cette période.

Ces témoignages permettent d’étudier sous de nouveaux angles le moment des indépendances dans l’océan Indien et d’éclairer les dimensions personnelles et subjectives de l’engagement révolutionnaire. Ils complètent utilement les archives officielles, souvent lacunaires pour cette période troublée.

Les destructions d’archives (1975-2001)

La période post-indépendance a malheureusement été marquée par plusieurs épisodes de destruction d’archives qui ont gravement affecté le patrimoine documentaire comorien. L’étude de Charly Jollivet, archiviste et doctorant en histoire contemporaine à l’Université d’Angers (UMR CERHIO), intitulée La destruction des archives aux Comores (1975-2001), documente trois faits majeurs de destruction d’archives d’ordre politique.

Ces destructions se sont produites en 1977 et 1978 à Grande Comore, puis en 1997 à Anjouan. Bien qu’il ne soit pas aisé de savoir exactement ce qui fut détruit lors de ces épisodes, l’étude des archives actuellement conservées et la collecte de témoignages oraux permettent de cerner les causes de ces actes. Charly Jollivet, qui a été en poste aux Archives départementales de Mayotte de 2009 à 2012, a mené des recherches approfondies sur les archives de quatre pays et territoires francophones du Sud-Ouest de l’océan Indien (Mayotte, les Comores, Madagascar et La Réunion) pour la période de la décolonisation.

Ces destructions, sans doute plus marginales qu’envisagé en début de recherche selon l’auteur, ont néanmoins eu des conséquences importantes pour l’administration, la population, l’organisation des archives et, plus globalement, sur la mémoire du pays. Elles ont créé des vides documentaires qui compliquent aujourd’hui la compréhension de certaines périodes de l’histoire nationale et la gestion administrative courante nécessitant l’accès à des documents anciens.

Documents comoriens et publications spécialisées

Au-delà des institutions nationales, plusieurs initiatives éditoriales ont contribué à documenter l’histoire et la culture comoriennes. Les Documents comoriens numéro 1, mentionnés dans les sources bibliographiques, s’inscrivent dans cette démarche de publication de sources primaires et d’études spécialisées.

D’autres publications périodiques ont également contribué à la diffusion de la connaissance sur les Comores. Le Mahabari (numéro de février 2016), bulletin des Archives départementales de Mayotte, illustre les efforts de valorisation du patrimoine archivistique de l’archipel, même si ce territoire suit une trajectoire institutionnelle distincte depuis 1975. Ce numéro contient notamment un portrait d’archiviste et une présentation du dossier pédagogique Droit(s) et Justice à Mayotte à l’époque coloniale (1841-1946), ainsi qu’un article sur le classement des archives du cadi de Tsingoni, témoignant de la coexistence des systèmes juridiques français et local.

Plus récemment, des initiatives comme le magazine culturel Mlwezimag (numéro 1, avril 2018) et des publications spécialisées comme le Recueil de relevés du patrimoine architectural et urbain des sultanats historiques des Comores (décembre 2014), dirigé par Suzanne Hirschi et Chéhrazade Nafa de l’ENSAPL, montrent la vitalité continue de la documentation et de la recherche sur le patrimoine comorien.

Le cheminement juridique de l’indépendance

La documentation de la période 1950-1980 comprend également des sources juridiques essentielles pour comprendre le processus d’indépendance. Le Cheminement juridique de l’indépendance : recueil des principaux textes ayant fondé la revendication, la déclaration et la mise en œuvre de l’indépendance des Comores, publié en juillet 2020 par la Bibliothèque des Documents Publics de Moroni, rassemble les textes fondamentaux de cette période.

Cette compilation, réalisée en hommage au 45ème anniversaire de la déclaration d’indépendance des Comores, constitue un outil de référence pour les chercheurs et les citoyens souhaitant comprendre les fondements juridiques de la souveraineté comorienne. Elle témoigne également des efforts récents de valorisation et de mise à disposition du patrimoine documentaire national, notamment à travers des plateformes numériques comme www.documentspublics.org.

Ces documents juridiques permettent de retracer l’évolution constitutionnelle et politique de l’archipel, depuis les premières revendications autonomistes jusqu’à la proclamation unilatérale d’indépendance le 6 juillet 1975, en passant par les différents statuts au sein de la République française.

Préservation et numérisation du patrimoine documentaire

La sauvegarde du patrimoine documentaire comorien constitue un enjeu majeur pour la préservation de la mémoire nationale. Les initiatives de numérisation, qu’elles émanent d’institutions internationales comme la BnF via Gallica ou de structures locales comme la bibliothèque numérique des Comores, jouent un rôle crucial dans l’accessibilité des sources historiques.

La mise en ligne de documents anciens permet non seulement de préserver ces sources fragiles contre les dégradations physiques et les risques de destruction, mais aussi de les rendre accessibles à un public plus large, tant aux Comores qu’au sein de la diaspora et dans la communauté scientifique internationale. Ces efforts de numérisation s’inscrivent dans une démarche plus globale de démocratisation de l’accès à la connaissance et au patrimoine culturel.

Toutefois, la numérisation ne résout pas tous les problèmes liés à la conservation des archives. Les conditions de stockage des documents physiques, la formation de personnel qualifié en archivistique et en sciences de l’information, ainsi que la mise en place de politiques nationales de gestion des archives restent des défis importants pour les institutions comoriennes.

Bilan et perspectives

La documentation de la période 1950-1980 révèle un patrimoine à la fois riche et fragmentaire. Les efforts de construction institutionnelle, illustrés par la création du CNDRS et de sa bibliothèque nationale, témoignent des ambitions culturelles de la jeune nation comorienne. Parallèlement, les destructions d’archives liées aux turbulences politiques rappellent la fragilité de ce patrimoine dans un contexte de crises récurrentes.

Les témoignages oraux, comme celui d’Aboudou Mohamed Youssouf, complètent heureusement les sources écrites et permettent de documenter des aspects de l’histoire nationale que les archives officielles, souvent lacunaires, ne peuvent seules éclairer. La diversification des sources et des supports (documents juridiques, publications périodiques, autobiographies, entretiens scientifiques) enrichit considérablement la compréhension de cette période charnière.

Les initiatives récentes de valorisation du patrimoine documentaire, qu’il s’agisse de compilations comme celle sur le cheminement juridique de l’indépendance ou de projets de numérisation, laissent espérer une meilleure préservation et accessibilité des sources pour les générations futures. Elles témoignent également d’une prise de conscience croissante de l’importance du patrimoine documentaire pour la construction d’une mémoire collective et d’une identité nationale.

Voir aussi

Sources

  • Jollivet, Charly, “La destruction des archives aux Comores (1975-2001)”, Université d’Angers, CERHIO - UMR CNRS 6258
  • Ankili, Houssamoudine et Audard, Alexandre (2022), “De Diego-Suarez à Moroni : itinéraires d’un marin révolutionnaire (années 1950-1980). Entretien avec Aboudou Mohamed Youssouf”, Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique
  • “Ouvrages présents à la Bibliothèque nationale du CNDRS en 1984 1”, bibliothèque numérique des Comores
  • Bibliothèque des Documents Publics, Cheminement juridique de l’indépendance : recueil des principaux textes ayant fondé la revendication, la déclaration et la mise en œuvre de l’indépendance des Comores, Moroni, juillet 2020
  • Légeret, Edmond, Étude sur les îles Comores, 1897, Source gallica.bnf.fr / BnF
  • Büttner, C.G., Suaheli-Schriftstücke in arabischer Schrift, Stuttgart & Berlin, W. Spemann, 1892
  • Mahabari, bulletin des Archives départementales de Mayotte, février 2016