Table des matières

Introduction

L’océan Indien occidental, qui englobe les eaux côtières de la Tanzanie, des Comores et de Madagascar, constitue l’une des régions marines les plus riches et les plus fascinantes de la planète. Cette zone particulière combine une biodiversité exceptionnelle avec une histoire océanographique unique, marquée notamment par la redécouverte du cœlacanthe, ce “fossile vivant” que l’on croyait disparu depuis 65 millions d’années. Les écosystèmes marins de cette région abritent des milliers d’espèces de poissons côtiers, des habitats critiques pour les tortues marines et les mammifères marins, ainsi qu’une mosaïque d’environnements allant des récifs coralliens aux pentes abyssales.

La région des Comores occupe une position stratégique dans cet ensemble, au carrefour des courants océaniques majeurs de l’océan Indien. L’archipel abrite le Parc Marin de Mohéli, première aire marine protégée du pays établie en avril 2001, qui représente un sanctuaire de biodiversité d’importance régionale et internationale. Les recherches scientifiques menées dans cette zone depuis les années 1980 ont révélé une richesse biologique remarquable, tout en documentant l’histoire maritime complexe de ces îles situées sur d’anciennes routes commerciales reliant l’Afrique, l’Arabie et l’Asie.

Le cœlacanthe : une redécouverte majeure en Afrique de l’Est

Histoire de la redécouverte

Le cœlacanthe (Latimeria) appartient au groupe des Crossopterygii, des poissons que l’on connaissait uniquement par les fossiles et que l’on croyait éteints depuis la fin du Crétacé, il y a environ 65 à 70 millions d’années. Les archives fossiles de ce groupe remontent jusqu’au Dévonien, il y a quelque 410 millions d’années. La première redécouverte moderne d’un spécimen vivant eut lieu en 1938 à East London, en Afrique du Sud, provoquant une sensation scientifique mondiale.

En septembre 2003, un nouveau chapitre s’ouvrit lorsqu’un cœlacanthe fut découvert pour la première fois en Tanzanie, au large de Kilwa Masoko dans le sud du pays. Cette découverte initiale fut suivie par plusieurs autres observations, principalement dans la région de Tanga, au nord de la Tanzanie, notamment au village de Kigombe. Ces captures successives, après des campagnes de sensibilisation auprès des pêcheurs locaux, suggérèrent que le cœlacanthe n’était plus une simple curiosité isolée mais pourrait représenter une population résidente.

Habitat et conditions océanographiques

L’analyse océanographique des eaux tanzaniennes révèle des conditions particulièrement favorables à l’établissement permanent du cœlacanthe. Contrairement à la théorie initiale selon laquelle les spécimens tanzaniens seraient des individus dérivants venus d’ailleurs, les études suggèrent l’existence d’une population résidente. Cette hypothèse est renforcée par la capture simultanée de trois spécimens dans le même filet, indiquant qu’ils formaient un groupe.

Les études océanographiques menées à Tanga ont identifié plusieurs facteurs favorables : la présence de pentes abruptes et d’escarpements sous-marins, ainsi que l’existence probable de grottes à environ 150 mètres de profondeur. À cette profondeur, la température de l’eau avoisine 21°C, une condition idéale pour ces poissons adaptés aux eaux profondes et fraîches. Ces caractéristiques environnementales suggèrent que les côtes tanzaniennes offrent un habitat permanent plutôt qu’un refuge temporaire pour le cœlacanthe.

La diversité ichtyologique de l’océan Indien occidental

Un inventaire exceptionnel

L’océan Indien occidental abrite une ichtyofaune d’une richesse remarquable, documentée notamment dans l’ouvrage majeur “Coastal Fishes of the Western Indian Ocean” publié en 2022 par le South African Institute for Aquatic Biodiversity (SAIAB). Cette publication en cinq volumes représente une synthèse encyclopédique des connaissances sur les poissons côtiers de la région, fruit de décennies de recherches taxonomiques et écologiques.

La diversité des poissons côtiers dans cette région s’explique par la variété des habitats disponibles : récifs coralliens, herbiers marins, mangroves, zones rocheuses côtières et pentes continentales. Chacun de ces écosystèmes héberge des communautés de poissons spécialisées, adaptées aux conditions particulières de température, de salinité, de profondeur et de substrat. Les eaux comoriennes participent pleinement à cette richesse, bénéficiant de leur position géographique au sein du canal du Mozambique.

Importance régionale et endémisme

La région présente un taux d’endémisme significatif, avec plusieurs espèces de poissons qui n’existent nulle part ailleurs dans le monde. Cette particularité s’explique par l’histoire géologique de la région, marquée par la séparation progressive de Madagascar du continent africain et la formation de l’archipel des Comores d’origine volcanique. Ces processus ont créé des conditions d’isolement favorisant la spéciation et l’évolution de formes endémiques.

Les écosystèmes marins protégés des Comores

Le Parc Marin de Mohéli

Établi en avril 2001 par décret présidentiel, le Parc Marin de Mohéli (PMM) constitue la première aire marine protégée de l’Union des Comores et représente un modèle de conservation marine pour la région. Classé en catégorie VI selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), il s’inscrit dans une approche participative visant à intégrer les communautés locales dans le processus de développement durable et de gestion des ressources naturelles.

Le PMM abrite une biodiversité marine exceptionnelle d’importance régionale et internationale. Il constitue le premier site de ponte de l’archipel pour la tortue verte (Chelonia mydas), une zone de reproduction importante pour les baleines à bosse, et un refuge crucial pour la conservation des dugongs, ces mammifères marins menacés. Cette concentration d’espèces emblématiques et menacées confère au parc une valeur écologique considérable dans le contexte de l’océan Indien occidental.

Une approche intégrée terre-mer

Le Parc Marin de Mohéli présente la particularité d’être adjacent au bassin versant du mont Mledjelé, créant ainsi une continuité écologique entre les écosystèmes terrestres et marins. Cette zone montagneuse abrite le nid de la plus grande chauve-souris du monde, le Roussette de Livingstone (Pteropus livingstonii), endémique des Comores, ainsi que de nombreuses espèces d’oiseaux endémiques régionales. Cette approche intégrée de la conservation reconnaît les liens étroits entre les écosystèmes côtiers et leurs bassins versants, où les processus terrestres influencent directement la qualité et la productivité des eaux marines.

Les tortues marines de l’archipel des Comores

Présence et distribution

Les recherches menées par le Smithsonian Institution dans les années 1980 ont documenté en détail la présence des tortues marines dans l’archipel des Comores. Deux espèces principales fréquentent les eaux comoriennes : la tortue verte (Chelonia mydas) et la tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata). Ces deux espèces utilisent les plages de l’archipel pour la ponte, avec des différences importantes dans leur distribution et leur abondance entre les quatre îles.

La Grande Comore, Mohéli, Anjouan et Mayotte présentent chacune des caractéristiques différentes en termes de sites de ponte et de populations de tortues. Mohéli se distingue comme le site de ponte le plus important pour la tortue verte dans l’archipel, ce qui a justifié en partie la création du Parc Marin. Les plages de l’île offrent des conditions optimales pour l’incubation des œufs, avec des substrats sableux appropriés et une végétation côtière protectrice.

Écologie de la reproduction

Les études morphométriques et comportementales ont révélé des informations détaillées sur la biologie de reproduction des tortues marines aux Comores. La tortue verte présente une taille moyenne des femelles reproductrices spécifique à la région, avec des variations dans la taille des pontes, le nombre d’œufs par ponte et la périodicité de nidification. Les femelles montrent généralement une fidélité au site de ponte, retournant sur les mêmes plages où elles sont nées, un phénomène qui souligne l’importance de la protection des sites de nidification historiques.

La saison de ponte s’étend sur plusieurs mois, avec des pics d’activité variant selon les îles et les conditions environnementales. Les taux de succès d’éclosion et d’émergence des nouveau-nés dépendent de facteurs multiples incluant la température du sable, l’humidité, la prédation et les perturbations anthropiques. Les données sur les habitudes alimentaires montrent que les jeunes tortues et les adultes utilisent différents habitats, les herbiers marins étant particulièrement importants pour la tortue verte adulte.

L’avifaune marine et côtière

Diversité et statut de conservation

Le rapport sur le statut des oiseaux et leurs habitats dans l’environnement marin et côtier des Comores, compilé depuis 2007 par plusieurs organisations dont la Bristol Conservation and Science Foundation (BCSF) et BirdLife International, révèle une avifaune riche mais menacée. Les observations systématiques menées depuis 2009 sur les trois îles principales ont permis d’évaluer la distribution et la taille des populations de nombreuses espèces d’oiseaux terrestres et côtiers.

Les oiseaux marins et côtiers des Comores comprennent des espèces résidentes et migratrices, certaines utilisant les îles comme sites de reproduction, d’autres comme haltes migratoires. Les espèces endémiques, telles que le Hibou d’Anjouan (Otus capnodes), font l’objet de programmes de conservation spécifiques financés par l’Initiative de Prévention des Extinctions de BirdLife International. Les notes d’observation compilées dès 1969 par des chercheurs du Smithsonian Institution constituent des documents historiques précieux pour comprendre l’évolution des populations aviaires sur le long terme.

Menaces et conservation

Les habitats côtiers et marins essentiels pour les oiseaux subissent diverses pressions anthropiques : développement côtier, pollution marine, surpêche affectant les ressources alimentaires, et perturbations des sites de nidification. La méthodologie participative d’apprentissage et d’action développée par le projet a permis d’impliquer les communautés locales dans les efforts de surveillance et de conservation, reconnaissant que la protection efficace des oiseaux dépend de l’engagement des populations riveraines.

Diagnostic écosystémique national et grands écosystèmes marins

Le projet ASCLME

Le National Marine Ecosystem Diagnostic Analysis (MEDA) réalisé pour l’Union des Comores s’inscrit dans le cadre du projet ASCLME (Agulhas and Somali Current Large Marine Ecosystems), une initiative du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM) en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Ce projet reconnaît que les eaux comoriennes font partie de vastes écosystèmes marins transfrontaliers, influencés par les courants océaniques majeurs de l’océan Indien occidental.

Les Grands Écosystèmes Marins (Large Marine Ecosystems, LME) constituent des unités fonctionnelles d’une superficie de plus de 200 000 km², caractérisées par des conditions océanographiques, des chaînes trophiques et des processus de productivité distincts. L’approche par LME permet une gestion écosystémique qui dépasse les frontières politiques pour tenir compte des réalités écologiques et océanographiques. Les Comores, situées à l’interface entre plusieurs masses d’eau et courants, jouent un rôle particulier dans ces systèmes.

Enjeux de gestion et développement durable

Le diagnostic écosystémique national identifie les principaux défis auxquels font face les écosystèmes marins comoriens : surexploitation des ressources halieutiques, dégradation des habitats côtiers, pollution d’origine terrestre, et impacts potentiels du changement climatique. Les recommandations du MEDA soulignent la nécessité d’une approche intégrée combinant conservation de la biodiversité, gestion durable des pêcheries, et amélioration des conditions de vie des communautés côtières.

Le FEM, qui depuis 1991 a fourni 9,2 milliards de dollars de subventions et mobilisé 40 milliards de dollars de cofinancement pour plus de 2 700 projets dans 168 pays, représente le plus important bailleur public pour l’amélioration de l’environnement global. Son engagement dans la région de l’océan Indien occidental reflète l’importance internationale accordée à la conservation de cette biodiversité marine exceptionnelle.

Histoire maritime et toponymie

Les routes commerciales anciennes

L’histoire de l’océan Indien occidental est intimement liée aux routes maritimes qui, depuis l’Antiquité, reliaient l’Afrique orientale, la péninsule arabique, l’Inde et l’Asie du Sud-Est. Les Comores, situées sur ces axes commerciaux, ont joué un rôle important dans les échanges de marchandises, d’idées et de populations. Cette position stratégique a façonné l’identité culturelle de l’archipel, créant un carrefour de civilisations où se mêlent influences africaines, arabes, persanes et austronésiennes.

Les recherches sur la toponymie arabe révèlent des indices sur l’ancienneté de la connaissance de la région. Le terme “Komr” ou “Kamar”, présent dans les sources géographiques arabes médiévales, désigne alternativement Madagascar et les îles environnantes. L’étude de Claude Allibert sur ce toponyme souligne les parallèles curieux entre “djazirat al-kamar/al-komr” (l’île/archipel de la lune) et “djabal al-kamar/al-komr” (la montagne de la lune, référence aux sources du Nil). Ces correspondances toponymiques suggèrent une conception géographique ancienne de l’océan Indien occidental, où Madagascar et les Comores occupaient une place importante dans la cartographie mentale des navigateurs et géographes arabes.

Savoirs maritimes traditionnels

Les populations des Comores ont développé au fil des siècles des connaissances maritimes sophistiquées, adaptées aux conditions particulières de navigation dans le canal du Mozambique et l’océan Indien occidental. Ces savoirs traditionnels incluent la connaissance des courants, des vents de mousson, des passes récifales, et des zones de pêche productives. L’intégration de ces connaissances locales dans les approches modernes de gestion marine représente un enjeu important pour la conservation efficace et culturellement appropriée des ressources marines.

Conclusion

L’océan Indien occidental, et particulièrement la région Tanzanie-Comores, constitue un laboratoire naturel exceptionnel pour l’étude de la biodiversité marine et de l’histoire océanographique. La redécouverte du cœlacanthe au large de la Tanzanie, symbole vivant des temps géologiques anciens, illustre le potentiel de découvertes scientifiques majeures que recèle encore cette région. La richesse ichtyologique documentée dans les inventaires récents, la présence d’espèces marines emblématiques comme les tortues vertes et les baleines à bosse, ainsi que les écosystèmes côtiers diversifiés, soulignent l’importance écologique globale de cette zone.

Les Comores, avec le Parc Marin de Mohéli comme fer de lance de la conservation, démontrent qu’une approche participative intégrant les communautés locales peut concilier protection de la biodiversité et développement durable. Les défis restent néanmoins considérables : pressions anthropiques croissantes sur les ressources marines, impacts du changement climatique, et nécessité de renforcer les capacités de gestion et de recherche. L’engagement de la communauté internationale, à travers des initiatives comme le projet ASCLME, témoigne de la reconnaissance de l’importance régionale et globale de ces écosystèmes marins. L’avenir de cette biodiversité marine exceptionnelle dépendra de la capacité des États côtiers, des organisations internationales et des communautés locales à collaborer pour une gestion durable de cet héritage naturel et culturel commun.

Voir aussi

Sources

  • ASCLME (2012). National Marine Ecosystem Diagnostic Analysis (MEDA), Union of Comoros
  • Nyandwi, N. “Coastal Tanzania, a new home to the living coelacanth: an oceanographic analysis”, University of Dar es Salaam, Institute of Marine Sciences
  • Heemstra, P.C., Heemstra, E., Ebert, D.A., Holleman, W., Randall, J.E. (eds.) (2022). Coastal Fishes of the Western Indian Ocean, South African Institute for Aquatic Biodiversity, 5 volumes
  • Frazier, J. (1984). “Marine Turtles in the Comoro Archipelago”, Smithsonian Institution
  • ECDD/BCSF/BirdLife International. “Status of Birds and their Habitats in the Marine and Coastal Environment of the Comoros”
  • Forbes-Watson, A.D. (1969). “Notes on Birds Observed in the Comoros on behalf of the Smithsonian Institution”, Atoll Research Bulletin No. 128
  • Abdou, A.Y. “Scientific Information for Marine Protected Areas in the Union of Comoros”
  • Allibert, C. (2000). “Le mot Ķomr dans l’Océan indien et l’incidence de son interprétation sur l’ancienneté du savoir que l’on a de la région”, Topoi, vol. 10/1, pp. 319-334