Table des matières

Introduction

Les envois de fonds des migrants comoriens représentent une composante fondamentale de l’économie de l’Union des Comores depuis plusieurs décennies. Ces transferts monétaires, effectués par la diaspora comorienne installée principalement en France, à La Réunion et à Mayotte, constituent une ressource financière majeure pour les ménages restés au pays. Leur impact dépasse largement la sphère économique pour toucher les dimensions sociales, sanitaires et culturelles de la société comorienne.

L’étude scientifique des envois de fonds aux Comores a fait l’objet de recherches approfondies, notamment dans le cadre de travaux universitaires analysant la relation entre ces transferts et la réduction de la pauvreté, ainsi que les motivations altruistes qui sous-tendent ces pratiques migratoires. Ces recherches ont permis de documenter les mécanismes par lesquels les remises des migrants influencent les conditions de vie des familles bénéficiaires et participent aux dynamiques de développement local.

Dans un contexte où l’Union des Comores figure parmi les pays les moins avancés, avec des infrastructures limitées et des indicateurs sociaux préoccupants, les envois de fonds jouent un rôle de filet de sécurité sociale informel. Ils permettent aux ménages de faire face aux chocs économiques, d’accéder aux soins de santé, de financer l’éducation des enfants et d’entreprendre des projets d’investissement productif.

Ampleur et caractéristiques des envois de fonds

Volume et importance macroéconomique

Les envois de fonds constituent une part significative des flux financiers entrants aux Comores. Selon les recherches menées par Imani Younoussa de l’Université de Nantes et de l’Université des Comores, ces transferts représentent une source de revenus extérieurs comparable, voire supérieure, à l’aide publique au développement dans certaines périodes. Cette importance relative place les Comores parmi les pays les plus dépendants des remises migratoires au niveau mondial.

La diaspora comorienne, estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, se caractérise par une forte propension à envoyer de l’argent au pays. Cette pratique s’inscrit dans une logique à la fois économique et culturelle, où le maintien des liens avec la famille et la communauté d’origine constitue un impératif social fort. Les montants envoyés varient selon la situation économique des migrants, leur ancienneté dans le pays d’accueil et la composition de leur famille restée aux Comores.

Canaux et modalités de transfert

Les envois de fonds transitent par divers canaux, formels et informels. Les circuits bancaires et les sociétés de transfert d’argent (Western Union, MoneyGram, etc.) constituent les voies officielles, permettant une traçabilité des flux. Toutefois, une partie significative des transferts emprunte des canaux informels, notamment par l’intermédiaire de voyageurs faisant la navette entre les Comores et les pays d’accueil, ou par des systèmes communautaires de collecte et de redistribution.

Cette prédominance des circuits informels s’explique par plusieurs facteurs : les coûts de transaction élevés des services formels, la faible bancarisation de la population comorienne, et la confiance accordée aux réseaux familiaux et communautaires. Elle pose néanmoins des défis en termes de mesure statistique précise des flux et de régulation financière.

Impact sur la pauvreté et les conditions de vie

Réduction de la pauvreté monétaire

Les travaux de recherche, notamment la thèse dirigée par le professeur Jean-Pierre Lachaud de l’Université Montesquieu-Bordeaux IV, ont documenté l’impact des envois de fonds sur la réduction de la pauvreté aux Comores. Les ménages recevant des remises présentent généralement des niveaux de revenus supérieurs à ceux qui n’en bénéficient pas, toutes choses égales par ailleurs. Ces transferts permettent de hisser certains ménages au-dessus du seuil de pauvreté et d’améliorer les conditions matérielles d’existence.

L’analyse économétrique des données de terrain révèle que les envois de fonds ont un effet redistributif significatif, contribuant à réduire les inégalités de revenus au sein de la population. Cet effet est particulièrement marqué dans les zones rurales, où les opportunités économiques locales sont limitées et où la migration apparaît comme une stratégie de diversification des sources de revenus pour les ménages.

Amélioration de l’accès aux services de base

Les remises migratoires permettent aux ménages bénéficiaires d’accéder plus facilement aux services essentiels, notamment l’éducation et la santé. Dans un contexte où le système de santé comorien présente des défaillances importantes, comme l’ont documenté Ouledi A. et ses collaborateurs dans leur analyse de l’histoire sanitaire et des enjeux sanitaires de l’Union des Comores en 2012, les envois de fonds constituent une ressource cruciale pour financer les soins médicaux.

Les familles utilisent ces transferts pour payer les consultations médicales, acheter des médicaments, et parfois financer des évacuations sanitaires vers La Réunion ou Madagascar lorsque le système de santé local ne peut répondre aux besoins. Cette fonction d’assurance-santé informelle est d’autant plus importante que la couverture sanitaire publique reste limitée dans l’archipel.

Altruisme et motivations des transferts

Dimension altruiste des envois

Les recherches menées par Imani Younoussa se sont particulièrement intéressées à la dimension altruiste des envois de fonds comoriens. L’analyse révèle que les motivations des migrants ne sont pas uniquement économiques ou intéressées (investissement, héritage, prestige social), mais comportent une forte composante altruiste. Les migrants envoient de l’argent par solidarité familiale, pour améliorer le bien-être de leurs proches, et par attachement aux valeurs communautaires comooriennes.

Cette dimension altruiste se manifeste notamment dans la régularité des envois, qui persistent même lorsque la situation économique du migrant se dégrade, et dans la sensibilité aux chocs affectant les familles restées au pays (maladie, décès, catastrophes naturelles). Les transferts augmentent généralement en période de crise, témoignant d’une fonction d’assurance mutuelle entre migrants et non-migrants.

Facteurs culturels et sociaux

La société comorienne, caractérisée par des structures familiales étendues et des obligations de solidarité intergénérationnelle fortes, favorise le maintien de liens économiques entre migrants et communautés d’origine. Le système du “grand mariage” (anda), institution sociale centrale aux Comores, constitue un facteur important de transferts de fonds, les migrants devant mobiliser des sommes considérables pour organiser ces cérémonies qui confèrent un statut social.

Les envois de fonds s’inscrivent également dans une logique de réciprocité différée : les migrants, souvent partis grâce au soutien financier de leur famille et de leur village, se sentent redevables et maintiennent un flux de transferts comme forme de remboursement moral de cette dette sociale. Cette dimension explique la persistance des envois sur le long terme.

Impact sur le développement et l’investissement

Utilisation des fonds et projets de développement

Les envois de fonds aux Comores sont principalement affectés à la consommation courante des ménages, permettant d’assurer les besoins alimentaires, de santé et d’éducation. Toutefois, une part significative est également investie dans des projets de plus long terme : construction ou amélioration de l’habitat, achat de terres, création de petites entreprises commerciales ou agricoles, financement de l’éducation supérieure des enfants.

Dans le contexte du Plan de Développement France-Comores (PDFC) doté de 150 millions d’euros sur la période 2019-2022, comme l’indique la documentation de l’Agence Française de Développement, les envois de fonds privés constituent un complément substantiel aux flux d’aide publique. Ils financent des initiatives à l’échelle des ménages et des communautés qui ne seraient pas couvertes par les programmes de développement officiels.

Effets multiplicateurs et secteurs bénéficiaires

L’injection de devises étrangères dans l’économie comorienne à travers les envois de fonds génère des effets multiplicateurs. Les dépenses de consommation financées par les remises stimulent l’activité commerciale locale, créent des emplois indirects dans les secteurs de la distribution, de la construction et des services. L’investissement dans l’immobilier, secteur privilégié d’allocation des remises, dynamise l’activité du bâtiment et des métiers associés.

Dans le secteur agricole, traditionnellement important aux Comores comme l’ont documenté les travaux de Jean Charpantier sur l’économie agricole et les transports dans les années 1970, les envois de fonds permettent parfois de financer l’achat d’intrants, de matériel agricole ou de petites installations d’irrigation. Toutefois, l’impact sur la productivité agricole reste limité, une grande partie des investissements étant orientée vers des activités non agricoles ou l’immobilier urbain.

Effets sur la santé publique

Amélioration des indicateurs sanitaires

L’accès aux ressources financières provenant des envois de fonds se traduit par une amélioration de plusieurs indicateurs de santé dans les ménages bénéficiaires. La nutrition des enfants, l’accès aux soins préventifs et curatifs, et la capacité à faire face aux urgences médicales sont positivement corrélés avec la réception de remises migratoires. Dans un contexte sanitaire marqué par des défis importants, comme l’ont souligné Ouledi A., Toyb M., Aubry P. et Gaüzere B.-A., ces ressources constituent un facteur de résilience sanitaire.

Les familles recevant des envois de fonds présentent généralement de meilleurs taux de vaccination des enfants, un recours plus fréquent aux consultations prénatales pour les femmes enceintes, et une capacité accrue à traiter rapidement les maladies évitables. Cette amélioration de la santé familiale a des effets positifs sur le capital humain à long terme, les enfants en meilleure santé ayant de meilleures performances scolaires et de meilleures perspectives économiques.

Financement des évacuations sanitaires

Face aux insuffisances du système de santé comorien, notamment l’absence de certains équipements spécialisés et de compétences médicales pointues, les envois de fonds permettent de financer des évacuations sanitaires vers La Réunion, Madagascar ou la France métropolitaine. Ces transferts médicaux, coûteux, ne seraient pas accessibles aux familles sans le soutien financier de la diaspora.

Cette fonction d’assurance-santé transfrontalière illustre l’importance vitale des réseaux migratoires pour les Comores. Elle soulève toutefois des questions d’équité, les familles sans migrants à l’étranger se trouvant dans une situation de vulnérabilité sanitaire accrue. Cette inégalité d’accès aux soins selon le statut migratoire de la famille constitue un défi pour les politiques de santé publique.

Défis et limites des envois de fonds

Dépendance et effets pervers

Si les envois de fonds constituent une ressource précieuse, ils créent également une forme de dépendance économique. Certains ménages bénéficiaires réduisent leur effort de travail, comptant sur les transferts réguliers pour assurer leur subsistance. Cette “aléa moral” peut limiter les incitations au développement d’activités productives locales et perpétuer une culture de dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

La fuite des cerveaux que représente l’émigration massive des Comoriens les plus qualifiés vers la France et La Réunion constitue un coût pour le développement du pays. Même si les envois de fonds compensent partiellement cette perte de capital humain, ils ne peuvent remplacer la contribution que ces personnes auraient apportée au développement économique, social et institutionnel des Comores si elles étaient restées au pays.

Instabilité et vulnérabilité

Les envois de fonds présentent un caractère volatile, dépendant de la situation économique des pays d’accueil et des politiques migratoires. Les crises économiques en France ou à La Réunion se traduisent rapidement par une réduction des transferts, exposant les ménages comoriens bénéficiaires à des chocs de revenus brutaux. Cette instabilité limite la capacité des familles à planifier des investissements de long terme.

Les restrictions progressives de l’immigration et le durcissement des contrôles aux frontières, notamment entre Mayotte et les autres îles de l’archipel, menacent la pérennité des flux migratoires et, par conséquent, des envois de fonds. Cette vulnérabilité structurelle appelle à une diversification des sources de revenus de l’économie comorienne.

Perspectives et recommandations

Optimisation de l’impact développemental

Pour maximiser l’impact des envois de fonds sur le développement, plusieurs pistes peuvent être envisagées. La réduction des coûts de transaction des transferts formels, actuellement élevés, permettrait d’augmenter le montant net reçu par les familles et d’encourager l’utilisation de circuits officiels. Le développement de produits financiers adaptés (comptes d’épargne pour migrants, prêts bonifiés pour projets d’investissement) pourrait orienter une plus grande part des remises vers l’investissement productif.

L’accompagnement des projets entrepreneuriaux financés par les envois de fonds, à travers des services de conseil et de formation, améliorerait leur taux de réussite et leur contribution à la création d’emplois. Les politiques publiques pourraient également créer un environnement favorable à l’investissement des migrants en réduisant les obstacles bureaucratiques et en améliorant les infrastructures de base.

Complémentarité avec l’aide au développement

Les envois de fonds privés et l’aide publique au développement, telle que celle fournie par l’AFD dans le cadre des 25 projets financés en 10 ans pour un montant de 170 millions d’euros, présentent des logiques et des modalités différentes mais complémentaires. L’aide publique se concentre généralement sur les infrastructures collectives et les réformes institutionnelles, tandis que les envois de fonds bénéficient directement aux ménages.

Une meilleure articulation entre ces deux types de flux financiers pourrait être recherchée. Par exemple, l’amélioration des services publics de santé et d’éducation financée par l’aide publique réduirait la pression sur les envois de fonds privés, permettant leur réorientation vers l’investissement productif. De même, des mécanismes de co-financement entre envois de fonds et aide publique pour des projets communautaires pourraient démultiplier l’impact des deux sources de financement.

Conclusion

Les envois de fonds constituent une réalité économique et sociale incontournable aux Comores, où ils jouent un rôle crucial dans la réduction de la pauvreté, l’amélioration des conditions de vie et l’accès aux services essentiels, notamment la santé. Motivés par un altruisme profondément ancré dans les structures familiales et communautaires comooriennes, ces transferts témoignent de la persistance des liens entre migrants et sociétés d’origine.

L’impact des remises migratoires sur le développement des Comores est ambivalent. Si elles apportent une contribution financière substantielle et améliorent le bien-être des ménages bénéficiaires, elles créent également une dépendance vis-à-vis de l’extérieur et peuvent décourager l’initiative économique locale. Leur volatilité et leur inégale répartition au sein de la population soulèvent des questions d’équité et de durabilité.

Dans le contexte du Plan de Développement France-Comores et des efforts de développement portés par l’AFD et d’autres partenaires, les envois de fonds doivent être considérés comme un élément complémentaire aux investissements publics. L’optimisation de leur impact sur le développement nécessite des politiques facilitant leur utilisation productive, tout en développant parallèlement les opportunités économiques locales qui pourraient réduire la nécessité de l’émigration massive. L’enjeu est de transformer cette ressource financière en levier de développement durable pour l’Union des Comores.

Voir aussi

Sources

  • Younoussa, I. (2011). Envois de fonds et altruisme : Le cas des Comores. Document de travail DT/168/2011, Université de Nantes - Université des Comores
  • Younoussa, I. Envois de fonds et pauvreté des Comores. Thèse de doctorat, Université Montesquieu-Bordeaux IV, sous la direction du Pr. Jean-Pierre Lachaud
  • AFD (2019). Les Comores et l’AFD : 25 projets financés en 10 ans, 170 M€ engagés
  • Ouledi, A., Toyb, M., Aubry, P., Gaüzere, B.-A. (2012). Histoire sanitaire et enjeux sanitaires de l’Union des Comores en 2012. Médecine et Santé Tropicales, 22, 346-354
  • Charpantier, J. (1971). Les Comores : économie agricole et transports. Cahiers d’outre-mer, n° 94, 24e année, 158-184