Table des matières

Introduction

L’esclavage et la traite négrière dans le Sud-Ouest de l’océan Indien constituent un pan majeur de l’histoire des territoires riverains, reliant l’Afrique orientale, Madagascar, les Comores, les Mascareignes et l’Asie du Sud dans un réseau commercial actif du XVIe au début du XXe siècle. Cette zone maritime a connu plusieurs phases d’exploitation servile : la traite arabo-swahilie précoloniale, l’implication européenne à partir du XVIe siècle, puis le système de l’engagisme après l’abolition formelle de l’esclavage au XIXe siècle.

Contrairement à la traite atlantique, longtemps mieux documentée, la traite dans l’océan Indien présente des particularités structurelles et institutionnelles propres. Les flux d’esclaves reliaient principalement le Mozambique, Madagascar et la côte est-africaine vers les îles de plantation (Mascareignes), les sultanats comoriens et les comptoirs asiatiques. Les Comores, notamment Ngazidja (Grande Comore), occupent une position singulière dans ce système, à la fois comme société esclavagiste organisée et comme nœud de transit dans le canal du Mozambique.

L’étude de cette histoire s’appuie sur des sources diverses : archives coloniales européennes, témoignages d’esclaves affranchis collectés entre les années 1850 et 1930, documents administratifs des sultanats, et travaux ethnohistoriques contemporains révélant la mémoire sociale de l’esclavage dans les sociétés de l’océan Indien.

La traite européenne dans l’océan Indien (1500-1850)

Les acteurs européens et leurs réseaux

Dès le début du XVIe siècle, les puissances européennes – Portugais, puis Néerlandais, Français et Britanniques – s’impliquent dans la traite esclavagiste de l’océan Indien, initialement pour répondre aux besoins en main-d’œuvre de leurs établissements coloniaux dispersés. En juillet 1758, la Compagnie britannique des Indes orientales ordonne explicitement à ses agents de Bombay de “acheter tous les esclaves disponibles, hommes, femmes et enfants” pour le fort Marlborough à Bencoolen (Sumatra), précisant que ces esclaves devaient provenir du Mozambique et de Madagascar. Cet ordre, autorisant l’achat de 500 esclaves, illustre le caractère systématique et institutionnel de la traite pratiquée par les compagnies commerciales européennes.

Les Britanniques établissent notamment un “commerce avec le Mozambique et Madagascar”, faisant des “Cafres” (terme générique désignant les populations africaines) “une partie de leur trafic”. Toutefois, seule une minorité des 500 esclaves autorisés atteint effectivement Sumatra, témoignant des difficultés logistiques et de la mortalité élevée liées à ces trajets maritimes de plusieurs milliers de kilomètres.

Les bassins de capture et les destinations

Les principaux bassins d’approvisionnement en esclaves pour le réseau de l’océan Indien incluent le Mozambique, Madagascar et la côte swahilie. Les destinations sont multiples : les plantations des Mascareignes (Île de France/Maurice, Bourbon/Réunion), les sultanats comoriens et zanzibarites, ainsi que les comptoirs asiatiques (Inde, Indonésie). Cette dispersion géographique distingue la traite de l’océan Indien de son homologue atlantique, davantage concentrée sur les plantations américaines.

L’esclavage aux Comores : le cas de Ngazidja

Structure sociale et système esclavagiste

À Ngazidja (Grande Comore), l’esclavage s’intègre profondément dans l’organisation sociale hiérarchisée dominée par les aristocraties locales et les sultanats. Contrairement aux sociétés de plantation, où l’esclave est principalement force de travail agricole, le système comorien présente une complexité particulière articulant domination économique, intégration domestique et marqueurs sociaux symboliques.

L’anthropologue Sophie Blanchy a démontré que l’esclavage à Ngazidja ne peut se comprendre qu’à travers le prisme de la commensalité – les règles régissant le partage des repas et les relations alimentaires. Ces pratiques révèlent les frontières sociales entre personnes libres et esclaves, tout en montrant les mécanismes d’intégration progressive de certains affranchis dans la société. La commensalité fonctionne comme marqueur de statut : manger ensemble, partager certains aliments ou au contraire être exclu de la table commune signale la position sociale et le degré de liberté.

Réseaux commerciaux et position stratégique

Les Comores occupent une position stratégique dans le canal du Mozambique, entre l’Afrique orientale et Madagascar. Cette situation géographique en fait un point de transit et de redistribution des esclaves, mais également une société consommatrice de main-d’œuvre servile pour ses propres besoins agricoles et domestiques. Les sultanats comoriens entretiennent des relations commerciales avec Zanzibar, le Mozambique et Madagascar, participant activement aux réseaux régionaux de la traite.

La période du sultanat de Saïd Ali (1883-1910)

Contexte politique et transformations

Le sultanat de Saïd Ali ben Saïd Omar à la Grande Comore (1883-1910) constitue une période charnière où coexistent officiellement l’abolition progressive de l’esclavage – sous pression européenne – et la persistance de pratiques serviles sous de nouvelles formes. Cette période, étudiée en détail par Ibrahim Ali dans sa thèse doctorale, révèle la complexité de la transition entre esclavage, engagisme et travail libre dans le contexte comorien et mozambicain.

Le sultanat de Saïd Ali s’inscrit dans un moment où les puissances coloniales européennes, notamment la France et la Grande-Bretagne, imposent graduellement leur domination sur la région tout en promouvant officiellement l’abolition de l’esclavage. Cette contradiction entre rhétorique abolitionniste et intérêts économiques coloniaux caractérise l’ensemble de la période.

Esclaves, engagés et travailleurs libres

Pendant le sultanat de Saïd Ali, trois catégories de travailleurs coexistent : les esclaves traditionnels (dont le statut perdure malgré les interdictions formelles), les engagés (travailleurs sous contrat censé être “libre” mais souvent contraints) et les travailleurs libres. Le passage de l’esclavage à l’engagisme ne représente fréquemment qu’un changement juridique formel, les conditions matérielles et la coercition demeurant similaires.

Les liens entre la Grande Comore et le Mozambique s’intensifient durant cette période, les deux territoires partageant des circuits de recrutement de main-d’œuvre et des pratiques de travail forcé déguisé. Le Mozambique fournit une partie importante de la main-d’œuvre “engagée” destinée aux plantations et travaux publics des îles de l’océan Indien.

Rivalités politiques et réseaux régionaux (1877-1883)

Le traité de 1873 et ses conséquences

Le traité de 1873 imposé par les Britanniques à Zanzibar marque officiellement l’abolition de l’exportation d’esclaves depuis ce sultanat, principal centre de la traite dans l’océan Indien occidental. Toutefois, les années 1877-1883 démontrent que ce traité ne met pas fin aux pratiques esclavagistes dans la région. Edward Alpers a analysé comment les forces locales, régionales et globales interagissent durant cette période cruciale pour les Comores.

Localement, les Comores connaissent des rivalités politiques entre sultanats et prétendants au pouvoir. Régionalement, le canal du Mozambique et le sud-ouest de l’océan Indien demeurent des espaces actifs de traite, malgré la surveillance navale britannique. Globalement, la campagne impériale britannique contre l’esclavage se déploie dans l’océan Indien occidental avec des résultats mitigés.

Abolitionnisme britannique et résistances locales

L’abolitionnisme britannique dans les Comores se heurte aux réalités économiques et politiques locales. Les sultans comoriens, dont l’autorité repose partiellement sur le contrôle de la main-d’œuvre servile, résistent aux pressions abolitionnistes. Les réseaux économiques et sociaux reliant les Comores à Zanzibar et au Mozambique côtier permettent le maintien de circuits clandestins de traite même après les interdictions formelles.

Cette période illustre comment l’abolitionnisme européen, présenté comme projet moral et humanitaire, sert également les intérêts géopolitiques britanniques en affaiblissant les sultanats rivaux (notamment omanais à Zanzibar) et en préparant l’expansion coloniale. La France impose finalement sa suzeraineté sur les Comores en 1886, achevant formellement l’indépendance des sultanats.

Témoignages d’esclaves affranchis

Sources et méthodologie

Les témoignages d’esclaves africains affranchis, collectés principalement entre les années 1850 et 1930 dans l’océan Indien occidental, constituent des sources primaires exceptionnelles pour comprendre l’expérience vécue de l’esclavage au-delà des archives coloniales et commerciales. Edward Alpers et Matthew Hopper ont analysé ces témoignages en développant une méthodologie critique tenant compte de leur mode de production.

Ces témoignages sont généralement recueillis par des autorités coloniales britanniques (notamment dans le cadre des cours d’affranchissement), des missionnaires ou des agents anti-esclavagistes. Ils sont souvent médiés par des interprètes et transcrits par des scribes, posant la question de leur authenticité et de leur représentativité. Néanmoins, malgré ces filtres, ils permettent d’accéder à des informations factuelles (lieux de capture, itinéraires, conditions de transport et de travail) et révèlent certaines voix individuelles.

Informations révélées

Les témoignages documentent les itinéraires complexes des esclaves dans l’océan Indien : captures dans l’intérieur de l’Afrique orientale, transferts vers les côtes, traversées maritimes, ventes successives, conditions de travail dans différents contextes (plantations, travaux domestiques, pêche). Ils révèlent également les stratégies de résistance (fuites, recours aux autorités coloniales abolitionnistes) et les processus d’affranchissement.

Ces sources permettent de cartographier les réseaux concrets de la traite et de documenter la diversité des expériences serviles dans la région. Elles complètent utilement les archives administratives en donnant accès à la perspective des personnes réduites en esclavage elles-mêmes, même si cette perspective reste partiellement médiatisée.

Mémoire et héritage de l’esclavage

Approche ethnohistorique à Ngazidja

L’approche ethnohistorique développée notamment par Sophie Blanchy combine l’analyse des sources historiques et l’enquête ethnographique contemporaine pour comprendre comment la mémoire de l’esclavage persiste dans la société comorienne actuelle. À Ngazidja, les descendances d’esclaves demeurent identifiables socialement, même plusieurs générations après l’abolition formelle, à travers des marqueurs généalogiques, résidentiels et symboliques.

Les pratiques de commensalité, les règles matrimoniales, l’accès aux titres nobiliaires et aux fonctions prestigieuses continuent de refléter les anciennes hiérarchies esclavagistes. Cette persistance témoigne de l’ancrage structurel profond de l’esclavage dans l’organisation sociale comorienne, au-delà de sa dimension purement économique.

”Route de l’esclave” et patrimoine mémoriel

Le concept de “Route de l’esclave et de l’engagé”, développé notamment par Sudel Fuma, vise à patrimonialiser la mémoire de l’esclavage dans l’océan Indien, sur le modèle des initiatives similaires pour la traite atlantique. Cette démarche mémorielle cherche à identifier les sites historiques (ports d’embarquement, marchés aux esclaves, lieux de détention), à documenter les itinéraires et à construire une “identité créole indocéanique” fondée sur la reconnaissance de ce passé douloureux commun.

Cette “thérapeutique de la mémoire” rencontre toutefois des résistances dans les sociétés où les hiérarchies issues de l’esclavage demeurent socialement actives. La reconnaissance publique de l’esclavage questionne les légitimités aristocratiques traditionnelles et les récits nationaux post-coloniaux, expliquant les débats parfois vifs autour de cette mémorialisation.

L’engagisme comme continuité de l’esclavage

Transition juridique, continuité pratique

L’engagisme, système de travail sous contrat développé massivement après les abolitions formelles de l’esclavage au XIXe siècle, est souvent présenté comme une alternative “libre” à l’esclavage. L’analyse historique révèle cependant de fortes continuités entre les deux systèmes dans l’océan Indien. Les “engagés” sont fréquemment recrutés dans les mêmes régions que les anciens esclaves (Mozambique, Madagascar, Afrique orientale), par des méthodes coercitives (enlèvements, tromperie, dette).

Les conditions de transport (notamment sur les navires), de travail et de vie diffèrent peu de celles de l’esclavage. Les contrats, théoriquement libres et limités dans le temps, sont souvent imposés ou renouvelés sous contrainte. Les travailleurs engagés disposent de marges de liberté extrêmement réduites et subissent des régimes disciplinaires violents.

Continuité des réseaux et des acteurs

Les réseaux de recrutement de main-d’œuvre “engagée” mobilisent souvent les mêmes intermédiaires que la traite esclavagiste antérieure. Les “recruteurs” (souvent d’anciens négriers reconvertis) opèrent depuis les mêmes ports, utilisent les mêmes routes maritimes et fournissent les mêmes employeurs (planteurs des Mascareignes, sultanats de l’océan Indien). Cette continuité structurelle suggère que l’engagisme constitue davantage une reformulation juridique de l’exploitation servile qu’une rupture véritable.

Conclusion

L’esclavage et la traite dans l’océan Indien constituent un système complexe, moins connu que son équivalent atlantique mais impliquant des millions de personnes sur plusieurs siècles. Les Comores, particulièrement Ngazidja, occupent une position significative dans ce réseau comme société esclavagiste structurée et nœud de transit dans le canal du Mozambique.

L’histoire de cette région révèle les interactions entre dynamiques locales (sultanats, aristocraties traditionnelles), régionales (réseaux commerciaux swahilis et arabo-musulmans) et globales (abolitionnisme européen, expansion coloniale). La période du sultanat de Saïd Ali (1883-1910) illustre particulièrement la transition complexe entre esclavage formel et nouvelles formes de travail contraint (engagisme), montrant que l’abolition juridique ne signifie pas disparition des pratiques serviles.

Les témoignages d’esclaves affranchis et les approches ethnohistoriques contemporaines permettent aujourd’hui de documenter cette histoire au-delà des seules archives coloniales, en accédant partiellement aux expériences vécues et à la mémoire sociale persistante de l’esclavage. Cette mémoire demeure vive dans les sociétés de l’océan Indien, où les hiérarchies sociales héritées de l’esclavage continuent d’influencer les relations contemporaines, posant la question du travail mémoriel et de la reconnaissance historique nécessaires à la construction d’identités postcoloniales inclusives.

Voir aussi

Sources

  • Fuma, Sudel. “La Route de l’esclave et de l’engagé dans les îles et pays du Sud-Ouest de l’océan Indien”, Études océan Indien, 49-50, 2013
  • Allen, Richard B. European Slave Trading in the Indian Ocean, 1500–1850, Ohio University Press
  • Ali, Ibrahim. Esclaves, Engagés et Travailleurs libres à la Grande Comore et au Mozambique pendant le sultanat de Saïd Ali ben Saïd Omar (1883-1910), Thèse de doctorat, Université Paris-Sorbonne, 2017
  • Alpers, Edward A. et Hopper, Matthew S. “Speaking for Themselves? Understanding African Freed Slave Testimonies from the Western Indian Ocean, 1850s-1930s”, Journal of Indian Ocean World Studies, 1, 2017
  • Alpers, Edward A. “Slavery, antislavery, political rivalry and regional networks in East African waters, 1877-1883”, Afriques, 6, 2015
  • Blanchy, Sophie. “L’esclavage à Ngazidja (Comores). Approche ethnohistorique”, in Médard, Henri et al., Traites et esclavages en Afrique orientale et dans l’océan Indien, Karthala, 2013
  • Blanchy, Sophie. “Esclavage et commensalité à Ngazidja, Comores”, Cahiers d’études africaines, 179-180, 2005