Géologie, justice et esclavage aux Comores
Table des matières
- Introduction
- Une frontière tectonique : l’archipel entre deux plaques lithosphériques
- Le pluralisme juridique : une société à plusieurs droits
- L’Union des Comores sur la scène internationale
- L’esclavage aux Comores : l’histoire des Makua
- Convergences et résonances
- Conclusion
Introduction
L’archipel des Comores présente une singularité remarquable : celle d’occuper simultanément une position frontière dans trois domaines distincts — géologique, juridique et mémoriel. Sur le plan tectonique, ces îles volcaniques se situent à la limite transformante entre deux plaques lithosphériques majeures, la plaque somalienne et la plaque Lwandle. Cette configuration géophysique trouve un écho symbolique dans la position politique de l’Union des Comores, État marqué par une dualité juridique profonde et une présence diplomatique internationale paradoxale.
Le pluralisme juridique comorien, qui fait coexister droit musulman, droit coutumier et droit moderne d’inspiration française, illustre une autre forme de frontière : celle entre plusieurs systèmes normatifs qui se chevauchent, parfois se contredisent, mais structurent durablement la vie sociale. Parallèlement, l’histoire de l’esclavage aux Comores, notamment celle des Makua originaires du Mozambique, constitue une frontière mémorielle encore vive dans la société contemporaine, où les descendants d’esclaves demeurent marqués par la stigmatisation sociale.
Ces trois dimensions — géologique, juridique et historique — offrent un prisme original pour comprendre la complexité de l’archipel comorien, où les fractures tectoniques résonnent avec les fractures sociales et les discontinuités normatives.
Une frontière tectonique : l’archipel entre deux plaques lithosphériques
Configuration géologique de l’archipel
Les recherches menées par Vincent Famin, Laurent Michon et Anli Bourhane en 2020 ont établi que l’archipel des Comores constitue une limite transformante dextre (décrochement droit) entre la plaque somalienne au nord et la plaque Lwandle au sud. Cette configuration tectonique singulière fait de ces îles volcaniques bien plus qu’un simple alignement insulaire : elles matérialisent une zone de cisaillement majeure dans la dynamique de la plaque africaine.
Le système de failles qui traverse l’archipel traduit des mouvements horizontaux entre ces deux plaques lithosphériques. Cette position de frontière transformante explique en partie l’activité volcanique intense de la région, particulièrement visible sur l’île de la Grande Comore avec le Karthala, l’un des volcans les plus actifs du monde. La configuration géologique des Comores s’inscrit dans le contexte plus large du rift est-africain et de la fragmentation progressive de la plaque africaine.
Implications scientifiques et naturelles
Cette situation tectonique particulière confère aux Comores un intérêt scientifique majeur pour la compréhension de la dynamique lithosphérique de l’océan Indien occidental. L’archipel constitue un laboratoire naturel permettant d’observer les processus de déformation associés aux limites transformantes, généralement situées dans les profondeurs océaniques et donc difficilement accessibles à l’observation directe.
La position frontière des Comores sur le plan géologique trouve une résonance métaphorique avec leur situation géopolitique : à la croisée de plusieurs influences (africaine, arabe, malgache, française), l’archipel occupe également une position liminaire dans l’espace politique et culturel de l’océan Indien.
Le pluralisme juridique : une société à plusieurs droits
La coexistence de trois ordres juridiques
La thèse de Mohamed Djae Oulovavo, soutenue en 2018 à l’Université de Lyon, analyse en profondeur le système de pluralisme juridique qui caractérise l’Union des Comores. Ce système fait coexister trois ordres normatifs distincts : le droit musulman (notamment le fiqh chaféite), le droit coutumier (ada na mila) et le droit moderne d’inspiration française hérité de la période coloniale.
Cette tripartition juridique n’est pas simplement théorique : elle structure concrètement l’organisation judiciaire comorienne. Les juridictions cadiales (tribunaux islamiques) coexistent avec les tribunaux de droit moderne, créant parfois des situations de compétence concurrente ou conflictuelle. Le droit de la famille, le droit foncier et le droit des successions constituent les domaines où cette pluralité s’exprime avec le plus d’acuité.
Les limites du pluralisme juridique
L’étude d’Oulovao met en évidence les limites structurelles de ce pluralisme. La coexistence de plusieurs systèmes normatifs génère des incohérences, des conflits de compétence et une insécurité juridique pour les justiciables. Les femmes se trouvent particulièrement affectées par ces contradictions, certains aspects du droit coutumier ou religieux entrant en tension avec les principes d’égalité inscrits dans le droit moderne.
Le système judiciaire comorien peine à articuler harmonieusement ces différentes sources du droit. L’absence de hiérarchie claire entre les normes, les chevauchements de compétence entre juridictions et le manque de formation unifiée des magistrats contribuent à une justice fragmentée. Cette situation reflète les difficultés de l’État comorien à construire un ordre juridique unifié tout en respectant les particularismes culturels et religieux de la population.
L’Union des Comores sur la scène internationale
Une présence constante aux Nations Unies
Les travaux de Laurent Sermet, publiés en 2018, analysent la présence diplomatique comorienne à l’Assemblée générale des Nations Unies depuis l’adhésion du pays en 1975. Cette présence se caractérise par ce que Sermet nomme le “verbe comorien” : une rhétorique diplomatique marquée par la revendication constante de la souveraineté sur l’île de Mayotte, restée française après le référendum d’autodétermination de 1974.
Année après année, les représentants comoriens interviennent à la tribune de l’ONU pour rappeler cette revendication territoriale, obtenant régulièrement des résolutions de l’Assemblée générale reconnaissant la souveraineté comorienne sur Mayotte. Cette constance diplomatique contraste avec la faiblesse relative de l’État comorien sur le plan intérieur et sa dépendance économique.
L’ambivalence du discours international
Sermet souligne l’ambivalence de cette diplomatie comorienne. D’un côté, elle affirme avec constance les principes du droit international et l’intégrité territoriale ; de l’autre, elle émane d’un État fragile, marqué par une instabilité politique chronique et des difficultés de gouvernance. Cette dualité entre le discours juridique international et les réalités internes illustre une autre forme de frontière : celle qui sépare l’affirmation de la souveraineté étatique de sa réalisation effective.
La question de Mayotte constitue ainsi un marqueur identitaire pour l’État comorien, une cause fédératrice qui transcende les clivages politiques internes et permet de maintenir une certaine cohésion nationale malgré les tensions insulaires.
L’esclavage aux Comores : l’histoire des Makua
Origines et organisation de la traite
Les recherches d’Ibouroi Ali Tabibou, publiées en 2019 dans la Revue Historique de l’océan Indien, documentent l’histoire de l’esclavage aux Comores en se concentrant particulièrement sur les descendants des esclaves Makua. Les Makua, originaires du nord du Mozambique, furent amenés aux Comores dans le cadre des réseaux de traite de l’océan Indien, particulièrement actifs du XVIIIe au XIXe siècle.
Les navigateurs arabes, connaissant l’océan Indien depuis la haute Antiquité, avaient établi des routes commerciales reliant les côtes africaines, Madagascar, les Comores et le Moyen-Orient. Les Comores occupaient une position stratégique dans ces circuits, servant à la fois d’escale et de marché. Les Makua, capturés sur le continent africain, transitaient souvent par l’archipel avant d’être vendus vers d’autres destinations ou d’y rester comme main-d’œuvre servile.
Mémoire et stigmatisation contemporaine
Le travail de Tabibou révèle que la mémoire de l’esclavage demeure vive aux Comores, même si elle reste largement tue dans l’espace public. L’auteur rapporte le témoignage d’un homme découvrant au “Trou du prophète” (Dzidani) à Membwabwani l’histoire de l’arrivée de ses ancêtres : “Voilà, je sais maintenant comment mes parents sont arrivés jusqu’ici.” Cette citation illustre la dimension mémorielle douloureuse de l’esclavage, longtemps occultée.
Les descendants des Makua continuent de faire face à des formes de stigmatisation sociale et de discrimination dans la société comorienne contemporaine. Malgré l’abolition formelle de l’esclavage, des hiérarchies sociales héritées de cette période perdurent, structurant encore partiellement les relations matrimoniales, l’accès au foncier et la participation politique. Cette stratification sociale constitue une autre frontière, invisible mais persistante, qui traverse la société comorienne.
Un enjeu d’histoire et de mémoire
L’esclavage aux Comores reste un “sujet d’Histoire” et un “enjeu de mémoire”, selon les termes du numéro thématique de la Revue Historique de l’océan Indien où fut publié l’article de Tabibou. La reconnaissance de cette histoire, longtemps refoulée, s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation du passé esclavagiste dans l’océan Indien, région où cette dimension a été historiquement moins visible que dans l’Atlantique.
La recherche historique sur l’esclavage comorien demeure encore lacunaire, et les travaux de Tabibou constituent une contribution importante à la documentation de cette page sombre de l’histoire de l’archipel. L’enjeu contemporain dépasse la simple reconstitution historique : il s’agit également de déconstruire les stigmatisations héritées et de favoriser une reconnaissance sociale des descendants d’esclaves.
Convergences et résonances
Des frontières multiples
L’analyse conjointe de ces trois dimensions — géologique, juridique et mémorielle — révèle une structure commune : celle de la frontière, de la limite, de la zone de contact entre des entités distinctes. Les Comores se situent géologiquement à la frontière de deux plaques tectoniques, juridiquement à la frontière de plusieurs systèmes normatifs, historiquement à la frontière entre statuts libres et serviles, et politiquement à la frontière contestée avec Mayotte.
Ces multiples frontières ne sont pas simplement juxtaposées : elles interagissent et se renforcent mutuellement. Le pluralisme juridique reflète en partie la position intermédiaire de l’archipel entre influences arabes, africaines et occidentales. La mémoire de l’esclavage s’inscrit dans les structures sociales que le droit coutumier contribue parfois à perpétuer. La fragilité de l’État comorien, visible dans ses difficultés à unifier son système juridique, trouve un écho dans sa dépendance diplomatique à l’égard de la question mahoraise.
Un laboratoire de la complexité
L’archipel des Comores constitue ainsi un laboratoire remarquable pour observer comment des fractures de différentes natures — tectoniques, normatives, sociales — structurent un espace géographique et politique restreint. La petite taille de l’archipel (2 235 km² pour l’Union des Comores) contraste avec la densité et la complexité des phénomènes qui s’y déploient.
Cette complexité pose des défis considérables aux autorités comoriennes. L’unification juridique, la réconciliation mémorielle autour de l’histoire de l’esclavage, l’affirmation de la souveraineté nationale et la gestion des risques naturels liés à l’activité tectonique et volcanique constituent autant d’enjeux qui exigent des réponses institutionnelles coordonnées dans un contexte de ressources limitées.
Conclusion
L’étude croisée de la géologie, du système juridique et de l’histoire de l’esclavage aux Comores révèle un archipel marqué par de multiples discontinuités. La position de frontière transformante entre les plaques somalienne et Lwandle trouve une résonance dans la situation liminaire de cet État à plusieurs niveaux : juridiquement écartelé entre plusieurs systèmes normatifs, socialement stratifié par l’héritage de l’esclavage, politiquement affirmé sur la scène internationale mais fragile dans sa souveraineté effective.
Ces frontières multiples, loin d’être de simples particularités académiques, structurent profondément la vie sociale, politique et culturelle de l’archipel. Le pluralisme juridique influence la vie quotidienne des Comoriens, l’histoire de l’esclavage continue de marquer les relations sociales, et la question de Mayotte demeure centrale dans la construction de l’identité nationale.
La compréhension de ces différentes dimensions exige une approche interdisciplinaire, croisant sciences de la Terre, sciences juridiques et sciences historiques. L’archipel des Comores, par la densité de ses fractures et de ses frontières, constitue un cas d’étude privilégié pour analyser comment des discontinuités de natures diverses interagissent et se superposent dans un espace insulaire restreint.
Voir aussi
- Histoire politique des Comores
- Système judiciaire comorien
- Esclavage dans l’océan Indien
- Volcanisme aux Comores
- Question de Mayotte
- Droit musulman aux Comores
Sources
- Famin, V., Michon, L., & Bourhane, A. (2020). “The Comoros archipelago: a right-lateral transform boundary between the Somalia and Lwandle plates”, Tectonophysics, 789.
- Oulovavo, M. D. (2018). Le pluralisme juridique de la justice et ses limites dans l’Union des Comores, thèse de doctorat, Université Lumière Lyon 2.
- Tabibou, I. A. (2019). “L’esclavage aux Comores, cas des descendants des esclaves makua”, Revue Historique de l’océan Indien, pp. 393-403.
- Sermet, L. (2018). “Les Comores à l’Assemblée générale des Nations unies. Le « verbe comorien » dans les relations internationales institutionnelles et son ambivalence”, Carnets de Recherches de l’océan Indien, 2, pp. 1-14.
- Denis, I. (2007). “Le double choix de l’archipel des Comores”, Revue Historique de l’océan Indien, 3, pp. 75-84.