Table des matières

Introduction

L’archipel des Comores, situé dans le canal du Mozambique entre Madagascar et la côte orientale d’Afrique, constitue un laboratoire naturel exceptionnel pour l’étude de la biodiversité. Sa position géographique lui confère un caractère composite unique, enrichi d’apports malgaches, africains et orientaux. Depuis les années 1950, l’inventaire de cette biodiversité s’est progressivement structuré autour de programmes scientifiques visant à documenter, comprendre et protéger un patrimoine naturel méconnu mais gravement menacé.

Les efforts d’inventaire se sont intensifiés à partir des années 2000, reflétant une prise de conscience de l’urgence de connaître pour mieux conserver. Ces travaux couvrent aussi bien la flore que la faune terrestre, combinant approches taxonomiques classiques, études écologiques et recherches ethnobotaniques. La question centrale demeure : que reste-t-il vraiment de la biodiversité indigène des Comores dans un contexte de pressions anthropiques croissantes et de ressources limitées pour la conservation ?

Historique et fondements de l’inventaire

Les premières investigations entomologiques systématiques aux Comores remontent aux années 1950, avec les recherches organisées par l’Institut de Recherche Scientifique de Madagascar (I.R.S.M.). Ces travaux pionniers, menés notamment par Renaud Paulian et poursuivis par Loïc Matile qui publia en 1978 une synthèse sur la faune entomologique de l’archipel, ont révélé le caractère composite de la faune comorienne. L’archipel abrite des éléments malgaches, africains orientaux et des apports orientaux absents de Madagascar, conséquence directe de sa position géographique stratégique.

À partir des années 2000, l’inventaire s’est systématisé avec l’implication de plusieurs institutions : le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (MNHN), l’Université des Comores, le Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS), et le Conservatoire Botanique National de Mascarin à La Réunion. Le programme “Connaître pour conserver : le patrimoine naturel caché des Comores”, lancé en 2007 avec le soutien du CNRS et du MNHN, marque un tournant décisif. Ce projet ambitieux visait à répondre à quatre questions essentielles : que reste-t-il de la biodiversité indigène ? Quelle est la pertinence des aires protégées ? Où focaliser les actions de conservation ? Quelles sont les priorités d’espèces dans un contexte de ressources limitées ?

Les missions de terrain se sont succédé entre novembre 2008 et novembre 2011, concentrées sur quatre groupes cibles : les plantes vasculaires, les mollusques terrestres, les orthoptères et les arachnides. Ces expéditions ont couvert les principaux massifs de Grande Comore (mont Karthala, massif de La Grille), d’Anjouan (crête centrale des massifs du Ntringui et de Moya) et de Mohéli (forêt de la crête centrale du Chalet Saint-Antoine au Mlédjélé).

Études ethnobotaniques et floristiques

L’ethnobotanique constitue un axe majeur de l’inventaire comorien, révélant les liens intimes entre populations locales et végétation. L’étude écologique de la forêt du mont Karthala, menée par Andilyat Mohamed Abderemane en 2007, a conjugué inventaire floristique, typologie forestière et enquêtes ethnobotaniques. Cette recherche a documenté les usages traditionnels des plantes, leur régénération naturelle et l’évolution spatio-temporelle de la couverture forestière, proposant une zonation potentielle en sites de conservation.

Le massif de La Grille, dans le nord de la Grande Comore, a fait l’objet d’une caractérisation écologique approfondie en 2009 par Anllaouddine Abou Houmadi. Cette étude a identifié les espèces végétales les plus utilisées par les populations locales et cartographié leurs habitats, établissant des liens précis entre écologie végétale et pratiques traditionnelles. L’inventaire a révélé la richesse des savoirs locaux tout en soulignant la vulnérabilité de ces ressources face à la surexploitation.

Le plateau de Dibwani à la Grande Comore a également été étudié par Ramadhoini Ali Islam en 2011, avec un focus particulier sur la biodiversité floristique des grottes et savanes. Ce travail a abouti à l’élaboration d’une clé de détermination des graminées, outil indispensable pour les futurs inventaires. Les recherches ont mis en évidence la diversité insoupçonnée de ces écosystèmes apparemment pauvres, souvent négligés au profit des forêts d’altitude.

Les travaux d’Abdillahi Maoulida Mohamed sur la végétation sèche à baobab (Adansonia digitata), soutenus en 2017, ont permis une caractérisation écologique précise de ces formations végétales et une étude biogéographique de l’espèce à l’échelle de l’archipel. Plus récemment, la thèse d’Anziz Ahmed Abdou (2021) a dressé un état des lieux de la diversité des écosystèmes terrestres de la Grande Comore, analysant particulièrement l’invasion par les plantes introduites et la régénération sur coulées de lave, en comparaison avec les autres îles du Sud-Ouest de l’océan Indien.

Conservation des roussettes de Livingstone

Parmi les vertébrés terrestres, les roussettes de Livingstone (Pteropus livingstonii) représentent une priorité de conservation absolue. Endémiques des Comores et classées en danger critique d’extinction, ces chauves-souris frugivores constituent l’un des symboles de la biodiversité comorienne menacée. Leur rôle écologique de pollinisateurs et disperseurs de graines est crucial pour la régénération forestière.

Les inventaires faunistiques menés à Anjouan, notamment dans le cadre de la thèse d’Amelaid Houmadi soutenue en 2020 sur l’écologie et les priorités de conservation des vertébrés terrestres, ont permis de mieux comprendre les besoins écologiques de cette espèce emblématique. Les recherches ont documenté leur distribution, leurs habitats préférentiels et les menaces pesant sur leurs populations : déforestation, chasse, cyclones et maladies.

La Stratégie nationale et plan d’action pour la conservation de la diversité biologique, élaborée en 2000, a identifié les roussettes parmi les espèces prioritaires nécessitant des mesures de protection urgentes. Les aires protégées existantes ou envisagées ont été évaluées quant à leur pertinence pour la conservation de ces mammifères volants, révélant souvent un décalage entre zones protégées et habitats critiques.

Biogéographie des oiseaux

L’avifaune comorienne, bien que relativement pauvre en espèces comparée à Madagascar, présente un intérêt biogéographique majeur avec plusieurs espèces endémiques et sous-espèces locales. Les inventaires ornithologiques ont particulièrement bénéficié de la collaboration avec la British Ornithologists’ Union (B.O.U.) dès les années 1950. Les récoltes de P. Griveaud lors de l’expédition conjointe B.O.U.-I.R.S.M. ont fourni des données précieuses, notamment sur le Lépisomus (Leptosomus discolor), dont l’analyse du régime alimentaire a révélé incidemment la présence de phasmides jusqu’alors non signalés aux Comores.

Les études récentes sur les vertébrés terrestres d’Anjouan ont documenté la distribution altitudinale des oiseaux, leurs préférences d’habitat et les menaces spécifiques pesant sur chaque espèce. Les forêts d’altitude hébergent la majorité des espèces endémiques, tandis que les zones côtières et de basse altitude abritent des espèces à plus large distribution. La dégradation des habitats, notamment par conversion forestière en zones agricoles, constitue la menace principale pour l’avifaune.

La biogéographie des oiseaux comoriens reflète l’histoire géologique de l’archipel et sa position entre deux grands blocs faunistiques. Certaines espèces montrent des affinités africaines, d’autres malgaches, tandis que quelques-unes présentent des caractéristiques uniques témoignant d’une évolution insulaire prolongée. Cette mosaïque biogéographique fait des Comores un terrain d’étude exceptionnel pour comprendre les processus de colonisation, spéciation et extinction dans les systèmes insulaires.

Faune invertébrée et diversité cachée

L’inventaire de la faune invertébrée révèle une diversité largement sous-estimée. Les premiers signalements de phasmides aux Comores datent de 1958, avec une larve récoltée par J. Millot. Les expéditions ultérieures ont révélé d’autres espèces, certaines découvertes de manière inattendue dans l’estomac du Lépisomus, démontrant l’importance d’approches inventoriales diversifiées.

Le programme “Connaître pour conserver” a concentré ses efforts sur trois groupes d’invertébrés terrestres particulièrement riches : les mollusques, les orthoptères et les arachnides. Ces groupes, souvent négligés dans les inventaires traditionnels, constituent des indicateurs écologiques précieux et présentent des taux d’endémisme élevés. Les mollusques terrestres, en particulier, montrent une diversification remarquable liée à l’insularité et aux gradients altitudinaux.

Les missions successives (novembre 2008, 2009, juillet 2010, mars 2011) ont permis de documenter des centaines d’espèces, dont une proportion significative nouvelle pour la science ou non signalée précédemment aux Comores. Cette “diversité cachée” souligne l’ampleur du travail d’inventaire restant à accomplir et l’urgence de documenter cette biodiversité avant sa disparition potentielle.

Aires protégées et stratégies de conservation

La pertinence des aires protégées existantes constitue une question centrale de l’inventaire comorien. Le Parc National du mont Karthala, créé en 2010, protège théoriquement les forêts d’altitude de Grande Comore, mais son efficacité reste compromise par des moyens limités et des pressions anthropiques persistantes. À Mohéli, le Parc marin de Mohéli, créé en 2001, protège principalement les écosystèmes marins mais bénéficie également à certains écosystèmes terrestres côtiers.

La reconnaissance de Mohéli comme réserve de biosphère de l’UNESCO en 2021 marque une étape importante, consacrant le caractère unique de l’île comme site mondial pour la biodiversité. Cette désignation vise à promouvoir une approche intégrée combinant conservation, développement durable et recherche scientifique. Les études d’El-Farouk Ahamadi Attoumane (2019) sur l’écotourisme dans le sud de Mohéli illustrent les défis de l’équilibre entre préservation environnementale et enjeux économiques.

La Stratégie nationale et plan d’action pour la conservation de la diversité biologique (2000) a identifié les priorités de conservation à l’échelle nationale, mais sa mise en œuvre reste partielle. Les inventaires récents permettent d’affiner ces priorités en identifiant les zones de haute valeur biologique, les espèces les plus menacées et les actions les plus urgentes. L’approche privilégiée combine protection stricte de sites critiques et gestion participative impliquant les communautés locales.

Défis et perspectives

L’inventaire de la biodiversité comorienne fait face à plusieurs défis majeurs. Les ressources humaines et financières limitées contraignent l’ampleur et la fréquence des missions de terrain. La formation de taxonomistes et écologistes comoriens progresse grâce aux collaborations avec l’Université d’Antananarivo et les institutions françaises, mais reste insuffisante face aux besoins. L’Université des Comores joue un rôle croissant dans la formation de chercheurs locaux, comme en témoignent les nombreuses thèses soutenues ces dernières années.

La valorisation des données d’inventaire constitue un autre enjeu crucial. Les collections constituées lors des missions sont dispersées entre différentes institutions (MNHN Paris, Université des Comores, CNDRS), rendant leur exploitation difficile. La numérisation et la mise en ligne de ces données, dans des bases accessibles aux chercheurs et gestionnaires, représente une priorité pour maximiser leur utilité.

L’évolution rapide des écosystèmes sous l’effet des pressions anthropiques et du changement climatique nécessite un suivi à long terme. Les études d’évolution spatio-temporelle de la couverture forestière, menées notamment sur le Karthala, révèlent des dynamiques préoccupantes de déforestation et dégradation. L’invasion par les plantes introduites, documentée par Anziz Ahmed Abdou, transforme profondément certains écosystèmes, modifiant leur composition et leur fonctionnement.

Les perspectives d’avenir incluent l’extension des inventaires aux groupes encore peu étudiés (champignons, micro-organismes du sol, faune aquatique continentale), le développement d’approches génétiques pour préciser les relations phylogénétiques et les flux de gènes, et l’intégration des savoirs traditionnels dans les stratégies de conservation. La combinaison de recherche fondamentale et appliquée, dans une perspective de développement durable, offre la meilleure voie pour préserver le patrimoine naturel exceptionnel mais fragile des Comores.

Voir aussi

Sources

  • Paulian, R. (1955) - Notes d’entomologie comorienne
  • Matile, L. (1978) - Faune entomologique de l’archipel des Comores, Mémoires du Muséum National d’Histoire Naturelle
  • Stratégie nationale et plan d’action pour la conservation de la diversité biologique en RFI des Comores (2000)
  • Mohamed Abderemane, A. (2007) - Étude écologique de la forêt du Mont Karthala
  • Abou Houmadi, A. (2009) - Caractérisation écologique des espèces végétales les plus utilisées sur la partie nord du massif de La Grille
  • Ramadhoini Ali Islam (2011) - Biodiversité floristique du plateau de Dibwani
  • Fontaine, B. & Ibrahim, Y. (2011) - Connaître pour conserver : le patrimoine naturel caché des Comores
  • Maoulida Mohamed, A. (2017) - Caractérisation écologique de la végétation sèche à baobab et biogéographie d’Adansonia digitata
  • El-Farouk Ahamadi Attoumane (2019) - Écotourisme dans le sud de Mohéli
  • Amelaid Houmadi (2020) - Écologie et priorités de conservation des vertébrés terrestres d’Anjouan
  • Ahmed Abdou, A. (2021) - Diversité des écosystèmes terrestres de La Grande Comore et invasion par les plantes introduites
  • UNESCO (2021) - Reconnaissance de Mohéli comme réserve de biosphère