Revue Kashkazi : justice, migrations et politique
Table des matières
- Introduction
- La question de l’indépendance judiciaire
- Les migrations et la question des sans-papiers
- L’endettement et la transformation sociale à Mayotte
- Les conditions de travail dans l’Union des Comores
- Les défis logistiques et éditoriaux
- La mémoire des anciens combattants
- Portée et limites de la couverture
Introduction
Entre 2005 et 2008, la revue Kashkazi s’est imposée comme un acteur majeur du débat public dans l’archipel des Comores en consacrant plusieurs numéros thématiques aux questions les plus sensibles de la société comorienne contemporaine. Au-delà de son rôle d’information hebdomadaire, le journal s’est particulièrement distingué par son traitement approfondi de trois thématiques interconnectées : l’indépendance de la justice face au pouvoir politique, les migrations au sein de l’archipel et vers Mayotte, et la condition des sans-papiers dans le contexte français.
Ces numéros spéciaux reflètent les tensions qui traversent l’archipel depuis la départementalisation de fait de Mayotte et l’approfondissement du fossé administratif, économique et juridique entre les quatre îles. Kashkazi y déploie une ligne éditoriale marquée par le refus des frontières imposées, comme l’indique sa devise : “Les vents n’ont pas de frontière, l’information non plus”. Cette posture journalistique fait du média un observateur privilégié des fractures politiques et sociales qui caractérisent l’archipel au début du XXIe siècle.
La question de l’indépendance judiciaire
La crise de septembre 2006
Le numéro 54 de septembre 2006 consacre sa une à une crise institutionnelle majeure dans l’Union des Comores : “Le jeu dangereux de l’autoritarisme”. La suspension de cinq magistrats par le Garde des Sceaux provoque un tollé à Moroni et révèle les tensions entre pouvoir exécutif et autorité judiciaire. Kashkazi dénonce dans ce numéro ce qu’il présente comme une tentative de mise sous tutelle de la justice, soulignant les risques d’une dérive autoritaire dans le jeune État comorien.
Cette couverture s’inscrit dans un contexte plus large de fragilité institutionnelle de l’Union des Comores, où les équilibres entre les pouvoirs restent précaires et où les tentations d’ingérence politique dans les affaires judiciaires constituent une menace récurrente pour l’État de droit. Le traitement de cette affaire par Kashkazi témoigne de son engagement pour la défense des institutions démocratiques et des contre-pouvoirs.
Les migrations et la question des sans-papiers
Le système de santé et l’exclusion administrative
Le numéro 55, paru fin septembre 2006, titre sur “Le système D” et interroge : “Comment s’en sortent-ils depuis la mise en place des soins payants ?”. Ce numéro explore les stratégies de survie des sans-papiers comoriens à Mayotte face à l’instauration progressive d’un système de santé excluant les personnes en situation irrégulière. Kashkazi documente ainsi les conséquences concrètes des politiques migratoires restrictives sur les populations les plus vulnérables.
Le même numéro annonce également que “les rafles reprennent de plus belle”, soulignant l’intensification des contrôles d’identité et des reconduites à la frontière à Mayotte. Cette double approche – analyse des conséquences sociales et dénonciation des politiques répressives – caractérise le traitement par Kashkazi de la question migratoire dans l’archipel.
Le 27 mars et la construction d’un “fantasme”
Dans son numéro 73 de juin-juillet 2008, Kashkazi publie un article intitulé “Etrangers à Maore : le fantasme”, qui analyse les événements du 27 mars et leur instrumentalisation politique. Le journal établit un parallèle audacieux entre le 11 septembre 2001 et le 27 mars, une date qui marque des émeutes à Mayotte et qui devient, selon l’analyse de Kashkazi, un outil de légitimation des politiques anti-immigration.
L’article note que malgré un bilan mesuré (18 blessés, aucun mort, pas de pillages ni de destructions d’envergure), cette date reste “gravée dans l’imaginaire de nombre de Mahorais et de wazungu”. Kashkazi documente comment cette journée est systématiquement rappelée par le procureur, les juges et les hommes politiques, devenant une référence obligée dans le discours public mahorais. Le journal souligne particulièrement le rôle du Comité de la société civile mahoraise qui, dans chacun de ses communiqués, évoque “les actes racistes” de cette matinée.
La diabolisation des “clandestins”
Kashkazi analyse comment le 27 mars sert à “légitimer” la lutte contre l’immigration clandestine, de la même manière que le 11 septembre a justifié les interventions militaires américaines. Le journal cite l’argumentaire du Comité qui parle de “quasi guerre permanente”, révélant selon Kashkazi un processus de diabolisation des sans-papiers comoriens. Cette analyse critique des discours politiques et associatifs fait de Kashkazi une voix dissidente dans le paysage médiatique de Mayotte, où le consensus anti-immigration domine largement.
L’endettement et la transformation sociale à Mayotte
Les crédits aux ménages
Au-delà des questions strictement migratoires, Kashkazi documente également les transformations socio-économiques de Mayotte. Le numéro 54 de septembre 2006 analyse l’endettement croissant des ménages mahorais à partir des données de l’Institut d’émission d’outremer (Iedom). Les chiffres révèlent une augmentation spectaculaire : les crédits accordés aux ménages s’élèvent à 125,7 millions d’euros au 31 mars 2006, en hausse de 17,4% en un an.
L’endettement total auprès des établissements de crédit à Mayotte passe de 100 millions d’euros en 2002 à 256,6 millions en 2006, soit une augmentation de plus de 150% en quatre ans. Kashkazi interprète ce phénomène comme “intimement lié à l’évolution de la société mahoraise”, longtemps “préservée des produits de consommation” et désormais pleinement intégrée dans l’économie de marché française.
Les conditions de travail dans l’Union des Comores
Les forçats du secteur privé
Le numéro 55 consacre également un dossier aux “salariés du privé” dans l’Union des Comores, avec pour titre “À quand la fin des forçats ?”. Kashkazi y dresse un tableau accablant des conditions de travail dans le secteur privé comorien, prenant l’exemple emblématique des boutriers du port de Moroni. Ces travailleurs continuent de décharger les navires “à leurs risques et périls” dans des conditions comparables à celles d’il y a deux siècles.
Le journal décrit un mode de travail archaïque où “c’est à dos d’homme que les cargaisons sont débarquées et chargées dans les camions”, avec des “tonnes de ciment et de riz” transportées “d’épaule à épaule” dans “des conditions d’insécurité totale”. La rémunération à la tâche, “au gré du bon vouloir des patrons”, rappelle selon Kashkazi le système en vigueur à l’époque coloniale dans les plantations.
L’absence de protection sociale
Kashkazi souligne “l’absence totale de droits” dont souffrent les travailleurs du secteur privé dans l’Union des Comores. Ces derniers sont “peu ou pas syndiqués, non couverts par la caisse de retraite, totalement soumis au bon vouloir de l’employeur”. Le journal déplore que le “casse-tête des 10.000 agents de la fonction publique” monopolise l’attention au détriment du “triste sort de milliers de travailleurs du secteur privé”.
Les défis logistiques et éditoriaux
La distribution à Mayotte
Les numéros de Kashkazi témoignent également des difficultés pratiques rencontrées par un journal cherchant à couvrir l’ensemble de l’archipel malgré les frontières administratives. Dans son numéro 18 de décembre 2005, la rédaction s’adresse directement “aux lecteurs de Maore” pour expliquer les complications d’acheminement du journal depuis Moroni.
Kashkazi révèle que pour que le journal arrive le jeudi dans les kiosques mahorais, “un journaliste de l’équipe est contraint de prendre l’avion chaque semaine”. Toutes les tentatives d’utilisation des “voies normales d’expédition de marchandises” se sont soldées par un échec, non pas à cause de l’administration française, mais de “la seule compagnie reliant chaque jour Maore au reste de l’archipel”, qui refuse d’effectuer les démarches administratives nécessaires.
Ces trajets hebdomadaires provoquent un surcoût que la jeune société ne peut supporter à long terme, conduisant finalement à une augmentation du prix de vente à Mayotte (2 euros contre 400 francs comoriens dans les trois autres îles). Cette contrainte logistique illustre concrètement la fragmentation de l’archipel et les obstacles matériels à la circulation de l’information entre les îles.
La mémoire des anciens combattants
Le numéro 56 d’octobre 2006 aborde une autre dimension de l’histoire comorienne avec un dossier sur les anciens combattants : “La reconnaissance de la France vient trop tard”. Kashkazi y recueille les témoignages des derniers survivants comoriens ayant combattu pour la France, à Mayotte et à Ngazidja, soulignant que la plupart sont déjà décédés avant d’avoir obtenu une reconnaissance de leur engagement.
Portée et limites de la couverture
Une ligne éditoriale engagée
Les numéros thématiques de Kashkazi sur la justice, les migrations et les conditions sociales révèlent une ligne éditoriale résolument engagée en faveur de l’unité de l’archipel, de la défense des droits humains et de la dénonciation des inégalités. Le journal adopte une posture critique aussi bien vis-à-vis des autorités de l’Union des Comores (sur la question de l’indépendance judiciaire et des conditions de travail) que vis-à-vis des politiques françaises à Mayotte (sur les questions migratoires et sanitaires).
Cette double critique témoigne d’une volonté d’analyser les dysfonctionnements de part et d’autre de la frontière administrative, sans céder à la tentation du nationalisme simpliste ni à celle de l’alignement sur les discours dominants à Mayotte. En ce sens, Kashkazi occupe une position singulière dans le paysage médiatique de l’archipel.
Un témoignage sur une époque charnière
Ces numéros constituent aujourd’hui des documents historiques précieux sur une période charnière de l’histoire comorienne, marquée par le durcissement des politiques migratoires françaises à Mayotte, les tensions institutionnelles dans l’Union des Comores et les transformations socio-économiques rapides de l’archipel. Ils offrent un aperçu des débats publics de l’époque et des préoccupations quotidiennes des populations comoriennes.
Voir aussi
- Kashkazi (journal)
- Migrations comoriennes
- Mayotte et l’archipel des Comores
- Justice aux Comores
- Sans-papiers comoriens à Mayotte
- Mayotte : société, droit et identité
Sources
- Kashkazi n°18 (décembre 2005)
- Kashkazi n°54 (septembre 2006)
- Kashkazi n°55 (septembre-octobre 2006)
- Kashkazi n°56 (octobre 2006)
- Kashkazi n°73 (juin-juillet 2008)