Table des matières

Introduction

Uropve (« Ouvrir » en shimaoré) est une revue culturelle et politique comorienne fondée dans les années 2010, qui se consacre à l’analyse critique de la société, de la politique et de l’identité comoriennes. Portant le sous-titre « Shiwandza shozinisa fikira na maurongozi ya ntsi » (Une revue pour réfléchir et orienter le pays), cette publication se distingue par son approche sans concessions des questions sensibles touchant l’archipel des Comores, notamment la partition territoriale, la gouvernance, la société civile et les mutations culturelles.

La revue s’inscrit dans une tradition intellectuelle comorienne engagée, cherchant à combler le vide d’espaces de réflexion critique dans un contexte politique marqué par l’instabilité institutionnelle et la dépendance post-coloniale. Par ses analyses pointues et son ton libre, Uropve tente de constituer un contre-pouvoir intellectuel face à ce qu’elle décrit comme la décomposition du tissu social et politique comorien. Les numéros publiés entre 2016 et 2020 documentent une période charnière de questionnements identitaires et citoyens aux Comores.

La publication se caractérise par une iconographie engagée, utilisant notamment des photographies de manifestations citoyennes et des performances artistiques, comme celles du mouvement Mawatwaniya, pour illustrer ses propos.

La question mahoraise au cœur de la réflexion

Une préoccupation centrale et récurrente

La question de Mayotte, que la revue qualifie d’« occupation illégale par la France », traverse l’ensemble des numéros d’Uropve et constitue l’un de ses axes éditoriaux majeurs. Le numéro 4 de juillet 2016 traite frontalement de ce qu’elle appelle le « pays disloqué » et le « citoyen démembré », utilisant des images d’une performance artistique du collectif Gungu’s et d’une « urne citoyenne » organisée place du Trocadéro à Paris en mars 2009 par des organisations citoyennes dont le mouvement Mawatwaniya.

La revue développe une analyse systémique de la partition, qu’elle replace dans le temps long de l’histoire coloniale. Elle souligne l’absurdité de « sérier les mouvements d’une population dans son espace naturel », affirmant que « les Comoriens ont juste besoin de circuler librement dans leur espace ». Cette approche refuse la naturalisation des frontières imposées et maintient la vision d’un archipel uni.

Violence, discrimination et cimetière marin

Le numéro 4 documente les violences intercommunautaires à Mayotte, décrivant des scènes de brutalisation : « Des hommes, des femmes et des enfants hués, brutalisés, chassés de leurs habitations. Leurs cases détruites, brûlées. Des amas d’êtres humains, commotionnés, installés dans des espaces réduits, sans le minimum de dignité ». La revue interprète ces événements non comme des incidents isolés, mais comme « la résurgence d’une séculaire politique d’exploitation et de contrôle d’un archipel », dotée de « ses propres moyens de survivance : la haine, la division et la violence ».

Le numéro 5 de novembre 2016, intitulé « Rire macabre et faux-papiers », établit un parallèle entre le « cimetière à ciel ouvert de la Méditerranée » largement médiatisé en Europe et la situation méconnue du canal de Mozambique, où périssent régulièrement des Comoriens tentant de rejoindre Mayotte. La revue dénonce la difficulté de « prendre part à ce débat, en étant assis sur le bord de mer d’un archipel oublié du monde », pointant l’asymétrie dans la couverture médiatique internationale des tragédies migratoires.

Uropve souligne « la responsabilité des tutelles (encore) coloniales » dans cette tragédie et critique « la sécurisation des frontières au nom de la peur et du repli » comme seule réponse politique. Elle interpelle : « Qui pense à demander son avis à un archipel déconstruit, situé loin dans l’Océan indien, et dans lequel la France, depuis vingt ans, érige un mur de division, au nom de la sécurité ? ».

Critique de la gouvernance et du système politique

Quarante ans d’échec post-colonial

Le numéro 3 d’Uropve dresse un bilan sévère des quatre décennies suivant l’indépendance, décrivant « quarante années d’un même système, dont la finalité se résume à renégocier la logique prédatrice d’une tutelle étrangère ». La revue trace une continuité entre « du coup de force à la loi des urnes », suggérant que le passage au multipartisme n’a pas fondamentalement modifié la nature prédatrice du pouvoir.

Cette analyse produit, selon la revue, « ce phénomène de citoyen démembré, pour qui la résignation devient le seul modèle de survie possible ». Le texte évoque « des marionnettes au destin politique limité, sur un paysage transformé en territoires à prébendes », décrivant une classe politique incapable de penser un « destin commun » en raison de « l’impermanence dans laquelle s’agitent les politiques ».

La tutelle française comme matrice du pouvoir

Uropve développe une analyse originale de la classe politique comorienne comme produit d’une « relation complexe avec la tutelle française, à situer dans le cadre d’un processus de décolonisation raté ». À l’exception notable d’Ahmed Abdallah Mohamed Sambi mentionné dans le numéro 3, « les hommes de pouvoir dans ce pays sont le produit » de cette relation asymétrique.

La revue interroge : « Mayotte et ses trois îles sœurs : qui peut vraiment parler de choix dans ces îles au pouvoir tronçonné ? ». Elle décrit des politiciens « empêchés dans leurs décisions, par des contraintes et des engagements, sans rapport avec leurs concitoyens », suggérant une souveraineté limitée malgré l’indépendance formelle.

Analyse de la société civile

Du militantisme classique au virtualisme

Le numéro 6 de mars 2017, titré « Société civile en mode virtual », propose une généalogie critique de l’engagement citoyen comorien, « du classique shama des années 1970 au militant associatif des années 2000, en passant par les facebookers de la dernière chance ». La revue constate l’incapacité actuelle de la société civile à « inventer la moindre alternative citoyenne conséquente, y compris face au retour de la violence d’État ».

Cette analyse déplore la substitution du réel par le virtuel : « Dans les mains du citoyen à qui on a volé la moitié du cerveau, le smartphone magique, qui mène aux miracles du virtuel, là où il faudrait affronter le réel ». Uropve diagnostique une société qui a « perdu la perception que nous pouvions avoir de nous-mêmes », acceptant de « perdre, au nom d’intérêts étrangers ou de petits pouvoirs claniques, l’initiative sur nos vies ».

L’aspiration à un contre-pouvoir structuré

La revue cite Damir Ben Ali, « éminent chercheur et membre du Conseil des Sages », qui rêvait d’une « catégorie d’hommes et de femmes, dont le pays a si grand besoin pour identifier et éliminer les obstacles ». Cette référence souligne l’aspiration d’Uropve à constituer ou encourager un contre-pouvoir intellectuel et citoyen structuré, capable de produire des alternatives politiques.

Le constat est néanmoins pessimiste : « Aucune force structurée n’est en mesure de se positionner en contre-pouvoir, sur le terrain », face à « un pays qui menace de tomber en ruines » et des citoyens « acculés au mur, confiant leur désarroi au seigneur des mondes ».

Questions identitaires et culturelles

Religion, laïcité et syncrétisme

Le numéro 2 d’Uropve aborde la question délicate de la place de la religion dans la société comorienne, décrivant un « système de croyances qui, en résistant au temps, submerge et génère des phénomènes » complexes. La revue caractérise le rapport comorien au sacré comme « une véritable énigme, l’islam, n’étant pour beaucoup qu’une manière d’administrer intelligemment le sacré, en évitant que l’on renvoie la complexité religieuse au folklore ».

L’analyse reconnaît l’impossibilité pratique d’une laïcité à la française, « à part l’exception soilihiste », référence au président Ali Soilihi dont le projet révolutionnaire des années 1970 avait tenté une sécularisation forcée. La revue préfère parler d’« un Dieu qui s’est transmué avec le temps, dans une forme de syncrétisme, arrangeant tout le monde », où coexistent pratiques islamiques et croyances traditionnelles : « Ils apprécient d’entrer en transe, de jeter des sorts, de fabriquer des potions, de converser avec les étoiles ».

Ironiquement, Uropve note que même Ali Soilihi « recourait à tout cet univers de croyances, malgré les apparences de son discours révolutionnaire », soulignant la difficulté de séparer les registres du sacré aux Comores.

Stratifications sociales et condition féminine

Le numéro 13 de mars 2020 consacre une section à la stratification sociale comorienne vue à travers la condition féminine, dans un texte signé par « Benara ». L’analyse distingue différentes catégories de femmes selon leur origine sociale et leur rapport aux normes morales et matrimoniales.

Les « filles de la bonne société » sont décrites comme ayant « bonne réputation, surtout si elles vont à l’école et passent par la ville », participant aux ukumbi (grandes cérémonies de mariage) et bénéficiant d’une certaine protection sociale malgré des comportements privés parfois transgressifs. Le texte souligne le double standard moral : « elles ne sont surtout pas considérées comme immorales, alors qu’elles font pire que nous autres ». Ces femmes sont « filles et petites-filles de », leur statut social hérité les protégeant du stigmate.

L’analyse révèle des aspirations communes par-delà les clivages sociaux : « Elles ont le même rêve que nous toutes réunies. Un bon mari, qui se respecte, pour ne pas avoir à baisser le regard en public ». Cette convergence des désirs matrimoniaux traverse les classes sociales dans une société où le mariage demeure central à la définition du statut féminin.

Ligne éditoriale et approche critique

Un ton radical et désenchanté

Uropve se distingue par un ton éditorial radical, volontiers provocateur, assumant une posture de désenchantement face aux évolutions sociopolitiques comoriennes. Les titres des numéros reflètent cette approche : « Rire macabre et faux-papiers », « Pays disloqué, citoyen démembré », « Société civile en mode virtual ».

Le vocabulaire employé est volontiers métaphorique et littéraire, avec des références aux « têtes de bundukudju, oiseaux de mauvais augure », à « la légende des fins », aux « histoires d’amour à rallonge, comme dans les feuilletons ». Cette prose engagée cherche à provoquer une prise de conscience par la force évocatrice du langage.

Une approche systémique et historicisée

La revue privilégie systématiquement une mise en perspective historique des problèmes contemporains, refusant de les considérer comme des accidents conjoncturels. La violence à Mayotte est replacée dans le cadre d’une « séculaire politique d’exploitation », les dysfonctionnements politiques dans celui d’un « processus de décolonisation raté », l’évolution religieuse dans le temps long du syncrétisme.

Cette approche vise à dénaturaliser les situations présentes pour en révéler les structures de pouvoir sous-jacentes et les héritages coloniaux persistants. Elle s’inscrit dans une tradition de pensée critique post-coloniale appliquée au contexte comorien.

Iconographie militante

Uropve accompagne ses textes d’une iconographie engagée, créditée au photographe Soeuf Elbadawi et au « fonds Washko Ink ». Les images documentent des actions militantes comme la performance place du Trocadéro en mars 2009 contre « l’occupation illégale de Mayotte par la France », donnant une dimension visuelle et testimoniale aux analyses proposées.

Cette association de la réflexion théorique et de la documentation de l’action citoyenne traduit l’ambition de la revue de ne pas se cantonner à un rôle purement intellectuel mais de s’inscrire dans une dynamique d’engagement politique et culturel.

Portée et limites

Une voix critique singulière

Uropve occupe une place singulière dans le paysage intellectuel comorien par sa liberté de ton et la radicalité de ses analyses. À une époque où les espaces de débat public sont souvent limités ou contrôlés, la revue s’efforce de maintenir un espace de critique sociale et politique sans concessions.

Son approche systématiquement critique du pouvoir, de la tutelle française et des évolutions sociales en fait une référence pour comprendre les courants contestataires et les aspirations à une refondation politique et citoyenne aux Comores entre 2016 et 2020.

Questions de représentativité

La radicalité du ton et l’orientation idéologique clairement anti-coloniale et critique du pouvoir soulèvent la question de la représentativité des positions défendues. La revue assume une posture d’avant-garde intellectuelle plus que de reflet du consensus social, se situant délibérément dans une tradition d’engagement plutôt que de neutralité descriptive.

Le constat répété de l’apathie citoyenne et de l’absence de mobilisation suggère d’ailleurs un écart entre les aspirations portées par la revue et les dynamiques sociales observables, écart que la publication documente et déplore sans prétendre le résoudre.

Voir aussi

Sources

  • Uropve n°2, année non précisée (consultation 2024)
  • Uropve n°3, année non précisée (consultation 2024)
  • Uropve n°4, juillet 2016
  • Uropve n°5, novembre 2016
  • Uropve n°6, mars 2017
  • Uropve n°13, mars 2020