Table des matières

Introduction

Zanzibar occupe une place centrale dans l’histoire du monde swahili, cet espace culturel et commercial qui s’étend le long de la côte est-africaine, des côtes somaliennes jusqu’au Mozambique. Archipel stratégique de l’océan Indien occidental, Zanzibar devint au XIXe siècle le siège d’un puissant sultanat sous la dynastie Al-BuSa’idi d’Oman, qui transforma l’île en capitale commerciale, culturelle et politique de la région swahilie. Cette position dominante façonna durablement les échanges économiques, les mouvements de populations et les pratiques culturelles de l’ensemble du monde swahili, incluant les Comores voisines.

L’histoire politique de Zanzibar illustre les dynamiques complexes du monde swahili : la continuité des traditions côtières africaines, l’influence arabo-persane matérialisée par les sultanats, et progressivement l’ingérence coloniale européenne. De la splendeur du règne du sultan Barghash aux tensions successorales manipulées par les Britanniques, l’archipel zanzibarite constitue un observatoire privilégié des transformations politiques, économiques et culturelles qui affectèrent l’ensemble de la civilisation swahilie entre le XVIIIe et le début du XXe siècle.

Cette étude examine l’histoire des sultanats de Zanzibar, leurs relations avec le reste du monde swahili, et les liens culturels qui unissent Zanzibar aux Comores, partageant langue, traditions et mémoire historique commune.

Le sultanat de Zanzibar et la dynastie Al-BuSa’idi

L’établissement du pouvoir omanais

Le sultanat de Zanzibar fut fondé par la dynastie Al-BuSa’idi, famille régnante d’Oman qui contrôlait également Mascate. Cette double souveraineté reflétait l’ancienneté des liens commerciaux entre la péninsule arabique et la côte swahilie. Au début du XIXe siècle, le sultan Sayyid Said bin Sultan (règne 1806-1856) transféra progressivement le centre de gravité de son empire depuis Mascate vers Zanzibar, reconnaissant ainsi l’importance économique croissante de l’Afrique orientale.

Zanzibar devint officiellement la capitale du sultanat en 1840, transformant l’archipel en plaque tournante du commerce de l’océan Indien. Le sultanat contrôlait non seulement Zanzibar et l’île voisine de Pemba, mais exerçait également son influence sur une large portion de la côte est-africaine, notamment Mombasa, Kilwa et d’autres ports swahilis. Cette domination politique s’accompagnait d’une intensification des échanges commerciaux : ivoire, clous de girofle, esclaves et produits artisanaux transitaient par les entrepôts zanzibarites.

Le règne de Barghash et l’apogée du sultanat

Parmi les sultans zanzibarites, Sayyid Barghash bin Said (règne 1870-1888) incarne l’apogée mais aussi les contradictions du sultanat. Deuxième fils du sultan Sayyid Said, Barghash accéda au pouvoir après une période de tensions successorales. Son règne se caractérisa par une modernisation administrative et urbaine de Zanzibar : construction de palais, développement des infrastructures portuaires, amélioration du système de communication avec l’intérieur du continent.

Barghash entretint des relations complexes avec les puissances européennes, notamment la Grande-Bretagne qui exerçait une pression croissante sur le sultanat. Le sultan tenta de préserver l’indépendance politique de Zanzibar tout en négociant avec Londres sur la question sensible de la traite esclavagiste. Sous pression britannique, il signa en 1873 un traité interdisant formellement le commerce d’esclaves, bien que cette pratique persistât de manière clandestine.

Le sultan Barghash s’efforça également de désigner clairement sa succession. Selon les sources disponibles, il exerça de grands efforts auprès des Britanniques pour faire reconnaître son fils Khalid bin Barghash comme héritier légitime du trône. Cependant, ces efforts se heurtèrent à l’opposition britannique, préfigurant les ingérences futures dans les questions dynastiques zanzibarites.

L’ingérence coloniale britannique et la crise successorale

La déclaration du protectorat de 1890

L’année 1890 marqua un tournant décisif dans l’histoire de Zanzibar. Par un accord avec l’Allemagne et la France, la Grande-Bretagne obtint la reconnaissance de sa zone d’influence exclusive sur Zanzibar. Le sultanat fut officiellement déclaré protectorat britannique, ce qui signifiait que tout en conservant formellement son sultan et ses institutions, Zanzibar perdait de facto son indépendance. L’influence britannique devint prépondérante dans les affaires intérieures, notamment dans la question cruciale de la succession au trône.

Désormais, les autorités coloniales britanniques considéraient que l’accession au trône devait servir les intérêts supérieurs de la Grande-Bretagne. La succession dynastique, traditionnellement régie par les règles familiales et les équilibres politiques locaux, devenait “purement une affaire britannique”, selon l’expression utilisée dans les sources de l’époque. Cette mainmise coloniale transformait les sultans en instruments dociles de la politique impériale britannique.

Les tentatives du prince Khalid bin Barghash

Le prince Khalid bin Barghash, fils du sultan Barghash, incarnait la résistance aux prétentions britanniques. Soutenu par la population zanzibarite et les habitants de la côte swahilie, le prince Khalid mena deux tentatives pour s’emparer du pouvoir et faire valoir ses droits dynastiques légitimes face aux candidats favorisés par Londres.

La première tentative eut lieu en 1893. Khalid chercha à tirer parti du soutien populaire et de sa légitimité familiale pour revendiquer le trône. Les Britanniques, cependant, s’opposèrent fermement à cette prétention, privilégiant un candidat jugé plus malléable. L’intervention britannique fit échouer cette première entreprise, démontrant que la puissance coloniale entendait contrôler totalement la succession sultanale.

La guerre la plus courte de l’histoire (1896)

En 1896, à la mort du sultan Hamad bin Thuwaini, le prince Khalid tenta une seconde fois de s’imposer. Au tournant du XXe siècle, il défia la toute-puissance de l’Empire britannique à l’apogée de sa domination mondiale. Le 25 août 1896, Khalid s’empara du palais sultanique et se proclama sultan de Zanzibar, espérant créer une situation de fait accompli.

Les Britanniques réagirent avec une brutalité expéditive. Ils adressèrent un ultimatum exigeant que Khalid abdique et évacue le palais. Face au refus du prince, la flotte britannique ouvrit le feu sur le palais le 27 août 1896 à 9h02 du matin. Le bombardement naval dura entre 38 et 45 minutes selon les sources, faisant de cet épisode “la guerre la plus courte de l’histoire”. Le palais fut détruit, les forces de Khalid dispersées, et le prince contraint à la fuite puis à l’exil.

Cette “guerre anglo-zanzibarite” régla définitivement la question de la succession et celle de la souveraineté. Le sultanat devenait ouvertement une fiction juridique masquant le contrôle colonial total. Les Britanniques installèrent sur le trône Hamud bin Mohammed, cousin docile qui acceptait pleinement le statut de protectorat.

Le monde swahili : espace culturel et commercial

Géographie et unité culturelle

Le monde swahili désigne l’ensemble des sociétés côtières de l’Afrique orientale partageant la langue kiswahili, des pratiques culturelles communes et une histoire d’échanges maritimes séculaires. Cet espace s’étend approximativement de Mogadiscio (Somalie) au nord jusqu’aux côtes du Mozambique au sud, englobant les côtes du Kenya et de la Tanzanie actuels, ainsi que les archipels de Zanzibar, Pemba, Mafia, et plus au large, les Comores.

L’unité du monde swahili repose sur plusieurs facteurs : l’utilisation du kiswahili comme langue véhiculaire, la religion musulmane introduite dès les premiers siècles de l’islam, une architecture urbaine caractéristique (maisons de pierre, mosquées), et surtout une économie maritime fondée sur le commerce à longue distance. Les cités-États swahilies (Kilwa, Mombasa, Lamu, Pate, Zanzibar) fonctionnaient comme des ports cosmopolites où se rencontraient marchands africains, arabes, persans, indiens et, plus tardivement, européens.

Le mythe shirazi et les origines persanes

L’une des traditions fondatrices du monde swahili est le mythe shirazi, récit d’origine selon lequel les principales cités côtières auraient été fondées par des princes venus de Shiraz, en Perse. Ce récit, présent dans de nombreuses chroniques locales dont celles des Comores, établit une filiation prestigieuse avec le monde persan et légitime le statut aristocratique de certaines familles dirigeantes.

L’île de Sanjé ya Kati, près de Kilwa en Tanzanie, illustre la réalité archéologique derrière ce mythe. Les fouilles ont révélé des vestiges matériels témoignant effectivement de contacts avec le monde persan, tout en montrant la profonde africanité des sociétés swahilies. Le mythe shirazi, plutôt qu’une vérité historique stricte, représente une construction identitaire affirmant l’insertion du monde swahili dans les réseaux commerciaux et culturels de l’océan Indien.

Selon certaines traditions mijikenda et swahilies, un territoire mythique nommé Shungwaya aurait été le point d’origine de migrations le long de la côte. Ces récits, qu’ils concernent Shungwaya ou Shiraz, témoignent de la conscience historique partagée par les populations swahilies et de leur volonté d’inscrire leur passé dans une géographie prestigieuse dépassant le cadre local.

Langue, littérature et tradition orale swahilies

Le kiswahili constitue le ciment linguistique du monde côtier est-africain. Langue bantoue dans sa structure grammaticale, le swahili intègre de nombreux emprunts à l’arabe, au persan et à d’autres langues de l’océan Indien, reflétant les siècles d’échanges commerciaux et culturels. Au-delà de son rôle de langue véhiculaire du commerce, le swahili devint également une langue littéraire raffinée.

La littérature swahilie, tant orale qu’écrite, témoigne de cette richesse culturelle. Les chroniques historiques, rédigées en arabe ou en swahili à partir du XVIIe siècle, conservent la mémoire des cités et des dynasties. Les œuvres poétiques, notamment les utenzi (longs poèmes épiques ou religieux), constituent un patrimoine littéraire considérable. La poésie swahilie utilise des formes métriques complexes et traite de thèmes variés : religion, amour, histoire, morale.

La tradition orale occupe également une place centrale. Les contes (hadisi), comme le récit du taro (Hadisi ya Madjimbi), transmettent valeurs morales, savoirs pratiques et vision du monde. Ces récits, souvent introduits par la formule rituelle “Hala halele, nahale ndrabo” (ceci est un conte et un conte est un mensonge), permettent de transmettre la sagesse collective tout en divertissant. Cette tradition narrative se retrouve dans l’ensemble du monde swahili, avec des variantes locales, y compris aux Comores où le comorien appartient à la même famille linguistique que le swahili.

Le taarab : expression musicale du cosmopolitisme swahili

Le taarab représente l’une des expressions artistiques les plus caractéristiques du monde swahili, particulièrement à Zanzibar qui en fut le principal foyer de développement. Cette musique sophistiquée, apparue au XIXe siècle dans l’entourage du sultan Barghash, mêle influences arabes, indiennes et africaines. Les orchestres de taarab comprennent traditionnellement des instruments à cordes (oud, qanun), des percussions et parfois des violons.

Les chansons de taarab (nyimbo za taarab) traitent principalement d’amour, de relations sociales et de situations de la vie quotidienne, souvent sous forme de métaphores raffinées et de double sens poétiques. Cette musique occupe une place importante dans les cérémonies festives, notamment les mariages, et continue de jouer un rôle social significatif dans les sociétés swahilies contemporaines, y compris aux Comores où le taarab demeure populaire.

Le développement du taarab illustre le cosmopolitisme culturel de Zanzibar sous les sultanats : la cour sultanale encourageait les arts, faisait venir des musiciens d’Égypte et d’Inde, et créait ainsi une synthèse musicale originale qui rayonna ensuite dans tout le monde swahili.

Zanzibar et les Comores : liens historiques et culturels

Proximité linguistique et parenté culturelle

Les Comores appartiennent pleinement au monde swahili, bien que leur insularité océanique leur confère certaines spécificités. Les langues comoriennes (shikomori) forment un sous-groupe du swahili sabaki, partageant avec le kiswahili de la côte une origine bantoue commune et de nombreux emprunts arabes. Le shindzuani (langue d’Anjouan), le shingazidja (Grande Comore), le shimwali (Mohéli) et le shimaore (Mayotte) présentent des variations dialectales mais restent mutuellement intelligibles avec le swahili zanzibarite, facilitant les échanges humains et culturels.

Cette proximité linguistique reflète une histoire commune de peuplement, d’islamisation et d’insertion dans les réseaux commerciaux de l’océan Indien. Comme à Zanzibar, les sociétés comoriennes développèrent des sultanats, une architecture urbaine swahilie (villes de pierre comme Domoni ou Mutsamudu à Anjouan), et des pratiques culturelles similaires : cérémonies de mariage élaborées, poésie, musique, organisation sociale hiérarchisée.

Relations politiques et dynastiques

Les liens entre Zanzibar et les Comores dépassent la simple proximité culturelle pour toucher à la sphère politique. Le sultanat de Zanzibar, particulièrement au XIXe siècle sous les Al-BuSa’idi, exerçait une influence sur les affaires comoriennes, notamment à Mohéli (Mwali) et Anjouan (Ndzuwani).

L’exemple de la sultane Djumbe Fatima de Mohéli (règne 1841-1878) illustre ces interactions. Femme décrite par ses contemporains comme ayant “un tempérament capricieux et changeant”, elle fut courtisée par diverses puissances régionales et internationales, dont le sultanat de Zanzibar, soucieux d’étendre son influence dans l’archipel comorien. Les rivalités pour conquérir la main et donc l’alliance de cette sultane reflétaient les enjeux géopolitiques de l’océan Indien occidental, où Zanzibar jouait un rôle central.

Les sultanats d’Anjouan, dont la succession dynastique est documentée depuis la fin du XIVe siècle, entretenaient également des relations avec Zanzibar. Vingt-deux sultans et sultanes se sont succédé à Anjouan jusqu’en 1929, tous descendants de Hassan et Haddia, lignée fondatrice. Ces dynasties comoriennes participaient du même système politique que les cités swahilies de la côte, avec des alliances matrimoniales, des échanges commerciaux et parfois des rivalités avec Zanzibar.

Influence omanaise aux Comores

L’expansion du sultanat omanais de Zanzibar eut des répercussions directes aux Comores. Entre 1806 et 1856, période couverte par les études des relations historiques entre l’État Al-BuSa’idi et l’archipel des Comores, Zanzibar servit d’intermédiaire pour l’influence omanaise dans la région. Les sultans omanais cherchaient à établir leur hégémonie sur les routes commerciales de l’océan Indien occidental, ce qui impliquait un contrôle ou du moins une influence sur les Comores, escale stratégique entre l’Afrique orientale et Madagascar.

Cette présence omanaise se manifestait par des alliances politiques, des échanges commerciaux privilégiés et parfois des interventions directes dans les affaires dynastiques comoriennes. Les documents en arabe concernant la sultane Djumbe Fatima de Mohéli témoignent de l’importance accordée par les chroniqueurs omanais aux événements comoriens, considérés comme relevant de leur sphère d’intérêt politique.

L’insurrection de 1902 à Mohéli s’inscrit dans ce contexte de rivalités entre influences extérieures (française, britannique via Zanzibar, omanaise) et résistances locales. Les élites comoriennes, comme leurs homologues de la côte swahilie, durent naviguer entre ces différentes puissances pour préserver leur autonomie.

Échanges religieux et pèlerinages

La dimension religieuse renforçait les liens entre Zanzibar et les Comores. Les deux régions, islamisées depuis plusieurs siècles, participaient aux mêmes réseaux religieux de l’océan Indien. Zanzibar servait souvent de point de rassemblement pour les pèlerins comoriens se rendant à La Mecque. Les rapports de pèlerinage témoignent de ces circulations religieuses, où les Comoriens transitaient par Zanzibar avant d’embarquer vers le Hedjaz.

Ces voyages religieux permettaient également des échanges intellectuels. Des oulémas (savants religieux) circulaient entre Zanzibar et les Comores, diffusant textes, interprétations juridiques et pratiques dévotionnelles. La richesse de la vie intellectuelle musulmane à Zanzibar, sous le patronage des sultans, rayonnait ainsi jusqu’aux Comores, contribuant à l’élaboration d’une culture islamique swahilie commune.

Héritage et mémoire : chroniques et historiographie swahilies

Les chroniques locales

La conservation de la mémoire historique dans le monde swahili repose largement sur les chroniques locales, rédigées en arabe ou en swahili par des lettrés appartenant aux élites urbaines. Ces textes, dont certains remontent au XVIIe siècle, constituent des sources essentielles pour l’histoire politique, sociale et culturelle de la région.

La chronique de Saïd Bakari wa Mwinyi Mkuu, concernant les Comores, illustre ce genre historiographique. Ces textes mêlent généalogies dynastiques, récits d’événements politiques, descriptions de coutumes et parfois éléments mythologiques. Ils visent à légitimer les dynasties régnantes, à préserver la mémoire collective et à transmettre l’identité culturelle aux générations futures.

Le manuscrit de Burhan Mkelle, “Tarikh Jazirat al-Qamar al-Kubra” (Histoire de la Grande Comore), rédigé en 1925, représente un exemple tardif mais précieux de cette tradition chronistique. L’auteur y compile des informations tirées de diverses sources, documentant les voyages des Asiatiques et autres visiteurs vers la Grande Comore, ainsi que l’histoire locale. Cette pratique de compilation, explicitement mentionnée par l’auteur qui cite ses sources livresques, témoigne d’une méthodologie historiographique consciente et rigoureuse.

Construction identitaire et patrimoine commun

Ces chroniques, qu’elles concernent Zanzibar ou les Comores, participent d’une construction identitaire commune au monde swahili. Elles insistent sur les origines prestigieuses (shirazi, omanaises), sur l’ancienneté de l’islamisation, sur la noblesse des lignées dynastiques et sur l’intensité des échanges avec le reste du monde musulman de l’océan Indien.

La généalogie des sultans d’Anjouan, établie par plusieurs chercheurs contemporains, remonte ainsi jusqu’au sultan Hassan Mohamed, fondateur mythique de la dynastie. Cette continuité dynastique sur plusieurs siècles, comparable à celle des cités-États de la côte swahilie, ancre les Comores dans la même tradition politique que Zanzibar, Kilwa ou Mombasa.

La diversité dialectale du shindzuani, documentée dans les études linguistiques, reflète également l’histoire mouvementée de ces sociétés : influences extérieures successives, migrations, brassages de populations. Cette diversité dans l’unité caractérise l’ensemble du monde swahili, où chaque cité, chaque île conserve ses particularités tout en partageant un patrimoine culturel commun.

Déclin du sultanat et transformations coloniales

Érosion de l’autonomie politique

Après l’épisode de 1896 et l’installation définitive du protectorat britannique, le sultanat de Zanzibar perdit progressivement toute autonomie réelle. Les sultans successifs régnaient nominalement mais les décisions importantes relevaient du résident britannique. Cette situation de domination coloniale déguisée persista jusqu’à l’indépendance de Zanzibar en 1963, suivie rapidement par l’union avec le Tanganyika pour former la Tanzanie en 1964.

L’abolition définitive du sultanat en 1964, après la révolution zanzibarite, marqua la fin d’une institution politique vieille de plus d’un siècle. Cette disparition refléta les transformations profondes du monde swahili au XXe siècle : décolonisation, émergence des États-nations, contestation des structures traditionnelles hiérarchiques.

Impact sur le monde swahili

Le déclin puis la disparition du sultanat de Zanzibar affectèrent l’ensemble du monde swahili. Zanzibar avait fonctionné au XIXe siècle comme capitale culturelle et économique de la région, point de convergence des échanges, centre de production littéraire et artistique. Sa marginalisation progressive transforma les équilibres régionaux.

Les Comores, devenues colonie française en 1912, suivirent une trajectoire différente mais parallèle : érosion des sultanats traditionnels, imposition de structures administratives coloniales, intégration forcée dans des ensembles politiques dirigés depuis les métropoles européennes. L’indépendance comorienne en 1975 ne restaura pas les sultanats, désormais perçus comme archaïques dans le contexte des jeunes États-nations africains qui cherchaient à se construire sur des bases républicaines et égalitaires plutôt que dynastiques.

Persistance culturelle et mémoire collective

Si le pouvoir politique des sultanats a disparu, leur héritage culturel demeure profondément ancré dans les sociétés swahili et comoriennes. L’architecture de Stone Town, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, matérialise cette continuité : ses ruelles étroites, ses maisons à portiques ornementés, ses mosquées et ses palais témoignent d’une civilisation urbaine sophistiquée forgée sous les sultanats. De même, aux Comores, les médinas historiques d’Anjouan et de Grande Comore conservent des traces architecturales de l’époque sultanienne.

La langue, la musique, la gastronomie, les pratiques religieuses et les codes sociaux du monde swahili contemporain portent l’empreinte durable de plusieurs siècles de vie sous les sultanats. Le taarab, la poésie swahili, les traditions de la dhow, les épices de Zanzibar : autant d’héritages culturels qui continuent de vivre et d’évoluer bien après la disparition des structures politiques qui les ont nourris.

La mémoire des sultanats fait aussi l’objet de reappropriations contemporaines. À Zanzibar, le tourisme patrimonial valorise massivement cet héritage. Aux Comores, des débats persistent sur le rôle des structures coutumières et des chefferies dans la gouvernance locale. Cette tension entre histoire, mémoire et construction identitaire contemporaine fait des sultanats swahili un sujet toujours vif dans les sociétés de la côte est-africaine et de l’archipel comorien.

Voir aussi