Table des matières

Introduction

L’assistance internationale constitue depuis l’indépendance des Comores en 1975 un élément structurant de l’économie nationale. Dans un archipel marqué par la fragilité de ses bases productives et l’étroitesse de son marché intérieur, les flux financiers extérieurs – qu’ils proviennent de l’aide publique au développement, des organisations non gouvernementales ou des transferts de fonds des migrants – jouent un rôle déterminant dans le financement du développement et la satisfaction des besoins sociaux essentiels.

Cette dépendance vis-à-vis de l’assistance extérieure soulève des questions complexes quant à son efficacité réelle et ses effets sur les dynamiques de développement local. Si certains analystes dénoncent ses effets pervers et son rôle dans la perpétuation de la dépendance économique, d’autres observent sur le terrain des impacts contradictoires, mêlant déstabilisation de structures traditionnelles et émergence de nouvelles exigences de progrès social.

Le cas comorien illustre de manière exemplaire ces tensions entre assistance internationale et développement endogène, entre logiques des bailleurs de fonds et besoins réels des populations, entre modernisation imposée et préservation des institutions coutumières qui structurent la société. L’analyse de ces différentes formes d’assistance et de leur articulation avec les dynamiques locales permet de mieux comprendre les défis du développement aux Comores.

L’aide publique au développement : entre nécessité et dépendance

Les flux d’aide et leurs principaux acteurs

L’aide publique au développement (APD) aux Comores provient principalement de sources bilatérales et multilatérales diversifiées. Parmi les bailleurs bilatéraux, la France occupe historiquement une place prépondérante à travers le Fonds d’Aide et de Coopération (FAC), en raison des liens historiques et institutionnels entre les deux pays. Cette coopération française a financé de nombreux projets dans le secteur du développement rural au cours des dernières décennies.

Les bailleurs multilatéraux jouent également un rôle important, notamment la Banque Mondiale, les agences des Nations-Unies et la Communauté Européenne (devenue Union Européenne). Ces institutions interviennent selon des logiques et des priorités parfois différentes, ce qui complexifie la coordination de l’aide et peut conduire à des chevauchements ou des incohérences dans les interventions sur le terrain.

La multiplicité des acteurs et des canaux de financement reflète à la fois l’importance stratégique accordée aux Comores par la communauté internationale et la fragilité structurelle de l’économie comorienne, incapable de générer en interne les ressources nécessaires à son développement.

L’évolution des approches d’intervention

L’assistance internationale aux Comores a connu une évolution méthodologique significative au fil des décennies. Dans le secteur rural, on est ainsi passé de projets de Recherche-Développement classiques vers des approches de gestion de terroirs, puis vers le développement local proprement dit. Cette évolution s’est accompagnée d’un raccourcissement des phases de diagnostic et de la mise en œuvre d’actions qualifiées “d’urgence” ou “de crédibilité”, visant à établir rapidement la confiance des populations bénéficiaires.

Ces modifications méthodologiques résultent de l’expérience acquise dans différents contextes et de la prise de conscience progressive des limites des approches descendantes. Les projets ont progressivement intégré des dimensions ignorées initialement, comme les questions foncières, reconnues comme cruciales pour la viabilité des interventions en milieu rural.

Cette évolution reflète également les changements dans les politiques d’intervention des principaux bailleurs, notamment du Ministère français de la Coopération, ainsi que les redéfinitions successives de la politique agricole comorienne elle-même.

La question de l’efficacité de l’aide

L’efficacité de l’aide publique au développement aux Comores soulève des interrogations fondamentales. Les recherches académiques menées sur cette question révèlent que les institutions coutumières comoriennes, loin d’être nécessairement des obstacles au développement comme souvent perçues par les bailleurs, peuvent constituer des leviers importants si elles sont correctement comprises et intégrées dans la conception des projets.

La déconnexion fréquente entre les stratégies des pays donateurs et les besoins réels des populations constitue un problème récurrent. L’assistance internationale répond souvent davantage aux priorités géopolitiques ou économiques des bailleurs qu’aux exigences objectives du développement comorien. Cette inadéquation se manifeste par des projets mal adaptés au contexte local, une faible appropriation par les bénéficiaires et des taux d’échec élevés après le retrait des financements extérieurs.

Par ailleurs, l’aide peut produire des effets contradictoires : si elle déstabilise certaines structures sociales et économiques traditionnelles, elle favorise simultanément l’émergence d’exigences nouvelles de bien-être et de promotion sociale qui, même partiellement satisfaites, constituent des facteurs potentiels de changement et de progrès.

Les transferts de fonds des migrants : un pilier méconnu du développement

L’ampleur et la nature des transferts

Les transferts de fonds des migrants comoriens constituent une source financière majeure pour l’économie nationale, souvent sous-estimée dans les analyses économiques officielles. Ces flux monétaires en provenance principalement de France, de La Réunion et de Madagascar représentent une part substantielle des revenus disponibles pour de nombreux ménages comoriens.

Contrairement à l’aide publique au développement qui transite par les institutions étatiques et les projets formels, ces transferts alimentent directement l’économie familiale et locale. Ils permettent de financer la consommation courante, l’éducation des enfants, les soins de santé, mais aussi des investissements dans l’habitat, le petit commerce ou l’agriculture.

La régularité et la fiabilité de ces transferts en font une ressource plus stable et prévisible que l’aide internationale, souvent soumise aux aléas politiques et aux conditionnalités des bailleurs. Leur caractère décentralisé assure également une distribution géographique plus équitable que les projets d’aide concentrés dans certaines zones.

Les impacts sur le développement économique local

Les transferts des migrants exercent des impacts multiples et complexes sur le développement économique local. Du côté positif, ils constituent un filet de sécurité social informel, réduisant la vulnérabilité des ménages face aux chocs économiques et aux crises. Ils permettent de maintenir un niveau de consommation supérieur à ce que permettraient les seuls revenus locaux, stimulant ainsi l’activité commerciale locale.

Ces flux financiers contribuent également au financement de l’économie locale par des canaux informels, palliant les défaillances du système bancaire et financier formel. Les migrants investissent dans l’immobilier, créent de petites entreprises ou financent des activités agricoles, générant emplois et revenus indirects.

Cependant, ces transferts peuvent aussi produire des effets négatifs ou pervers. La dépendance vis-à-vis de cette manne financière externe peut décourager l’effort productif local et entretenir une mentalité d’assistanat. L’usage principalement consumériste de ces fonds limite leur impact sur l’accumulation du capital productif et la transformation structurelle de l’économie.

Les enjeux de mobilisation pour le développement

La mobilisation des transferts des migrants en faveur d’un développement plus structurant constitue un enjeu majeur pour les Comores. Plusieurs pistes sont explorées pour optimiser l’impact développemental de ces flux : canalisation vers des investissements productifs, création de mécanismes d’épargne diaspora, financement de projets communautaires structurants.

Les associations de migrants jouent un rôle croissant dans cette dynamique, en organisant collectivement le financement d’infrastructures villageoises, d’équipements scolaires ou sanitaires, voire de micro-projets générateurs de revenus. Cette approche collective permet de dépasser la logique purement familiale et individuelle des transferts pour viser des impacts communautaires plus larges.

Toutefois, la mobilisation effective de ces ressources pour le développement se heurte à plusieurs obstacles : faiblesse des institutions financières locales, instabilité politique et économique décourageant l’investissement, absence de cadre incitatif adapté, et persistance de logiques sociales privilégiant les dépenses ostentatoires liées au prestige social.

Le rôle des organisations non gouvernementales

La diversité des ONG intervenant aux Comores

Les organisations non gouvernementales constituent un troisième pilier de l’assistance internationale aux Comores, complémentaire de l’aide publique bilatérale et multilatérale. Ces ONG, d’origines et de tailles variées, interviennent dans des domaines multiples : développement rural, santé, éducation, droits humains, environnement, urgence humanitaire.

Certaines sont de grandes ONG internationales disposant de moyens importants et menant des programmes pluriannuels structurants. D’autres sont de petites structures associatives, souvent liées à des initiatives de migrants comoriens, intervenant de manière plus ponctuelle et ciblée sur des projets spécifiques. Cette diversité permet de couvrir un spectre large de besoins et de géographies, y compris dans des zones rurales isolées moins accessibles aux grands programmes d’aide.

Les ONG bénéficient généralement d’une plus grande proximité avec les populations bénéficiaires et d’une plus grande flexibilité que les programmes d’aide publique, leur permettant de s’adapter rapidement aux contextes locaux et aux besoins émergents.

Les avantages comparatifs de l’approche ONG

L’intervention des ONG présente plusieurs avantages par rapport aux canaux traditionnels de l’aide publique. Leur taille plus réduite et leur fonctionnement moins bureaucratique permettent une réactivité et une adaptation au contexte local généralement supérieures. Elles peuvent expérimenter des approches innovantes avec moins de contraintes administratives.

La proximité du terrain favorise une meilleure compréhension des réalités sociales et culturelles locales, permettant de concevoir des interventions mieux adaptées et plus susceptibles d’être appropriées par les populations. Les ONG ont souvent développé une expertise sectorielle pointue dans leurs domaines d’intervention, acquise à travers l’accumulation d’expériences dans différents contextes.

Leur indépendance relative vis-à-vis des logiques politiques et diplomatiques leur permet de maintenir leurs interventions même en période d’instabilité politique, assurant une continuité parfois absente de l’aide publique. Elles peuvent également aborder des questions sensibles ou controversées que les bailleurs officiels préfèrent éviter.

Les limites et défis de l’action des ONG

Malgré leurs avantages, les ONG font face à plusieurs limitations dans leur contribution au développement comorien. Leur dépendance vis-à-vis des financements extérieurs, souvent à court terme et fluctuants, compromet la durabilité de leurs interventions. Le retrait d’une ONG après la fin d’un projet laisse fréquemment un vide institutionnel difficile à combler.

La multiplicité des petites interventions peut conduire à une fragmentation excessive de l’aide, rendant difficile la coordination et l’atteinte d’une masse critique d’investissement nécessaire pour des transformations structurelles. Le manque de coordination entre ONG et avec les autorités publiques génère parfois des doublons ou des incohérences dans les interventions.

Certaines ONG, malgré leurs bonnes intentions, peuvent aussi reproduire les travers de l’aide internationale classique : approches standardisées importées d’autres contextes, faible participation réelle des bénéficiaires, logiques de projet déconnectées des dynamiques locales de développement. La question de la durabilité institutionnelle et financière après leur retrait reste un défi majeur.

L’articulation entre assistance externe et dynamiques locales

La recherche-développement et son évolution

Les projets de recherche-développement aux Comores ont constitué une tentative d’articuler l’assistance internationale avec les réalités et potentialités locales. L’expérience française dans ce domaine illustre l’évolution progressive des méthodologies d’intervention, passant d’approches technicistes centrées sur le transfert de technologies agricoles vers des approches plus intégrées prenant en compte les dimensions sociales, foncières et institutionnelles du développement rural.

Cette évolution a conduit à la notion de “développement local”, reconnaissant la nécessité de partir des dynamiques territoriales existantes plutôt que d’imposer des modèles externes. Le développement local implique une participation active des populations dans l’identification des besoins, la conception des solutions et la gestion des ressources, l’assistance externe jouant un rôle d’accompagnement plutôt que de substitution.

Cependant, la mise en œuvre effective de cette approche se heurte aux contraintes du contexte comorien : mosaïque de situations très différenciées selon les îles et les régions, institutions coutumières fortes structurant la vie sociale, rapports complexes entre autorités traditionnelles et modernes, fragilité des capacités administratives locales.

Le rôle des institutions coutumières

Les institutions coutumières comoriennes jouent un rôle central dans toute dynamique de développement local. Ces structures sociales traditionnelles, qu’il s’agisse des conseils de notables, des systèmes d’entraide communautaire ou des mécanismes traditionnels de gestion des ressources, constituent des réalités incontournables que les projets d’assistance doivent comprendre et intégrer.

Longtemps perçues comme des obstacles à la modernisation et au développement par les bailleurs internationaux et les élites modernisatrices, ces institutions sont progressivement reconnues comme des leviers potentiels de développement. Elles assurent la cohésion sociale, la régulation des conflits, la mobilisation collective pour des initiatives communautaires et la transmission de savoirs locaux pertinents.

L’efficacité de l’assistance internationale dépend largement de sa capacité à s’articuler avec ces institutions plutôt qu’à les ignorer ou à tenter de les contourner. Les projets qui ont su s’appuyer sur les structures coutumières, en les faisant participer à la conception et à la gestion des interventions, ont généralement obtenu de meilleurs résultats en termes d’appropriation locale et de durabilité.

Les enjeux de coordination et de cohérence

La multiplicité des acteurs de l’assistance internationale aux Comores – bailleurs bilatéraux et multilatéraux, ONG internationales et locales, associations de migrants – pose des défis majeurs de coordination et de cohérence. L’absence de mécanismes efficaces de concertation conduit à des chevauchements, des lacunes dans la couverture géographique ou thématique, et à une utilisation sous-optimale des ressources disponibles.

La faiblesse des capacités de l’État comorien à jouer un rôle de coordination stratégique de l’aide aggrave cette situation. Les politiques nationales de développement manquent souvent de clarté et de stabilité, rendant difficile l’alignement des interventions des différents partenaires sur des priorités nationales cohérentes et durables.

Par ailleurs, les logiques propres à chaque type d’assistance – conditionnalités de l’aide publique, cycles de financement des ONG, motivations familiales des transferts de migrants – rendent difficile leur articulation harmonieuse au service d’une stratégie globale de développement. La construction d’une vision partagée du développement entre l’État, les bailleurs, les ONG et les représentants de la diaspora reste un chantier largement inachevé.

Bilan et perspectives

Les apports indéniables de l’assistance internationale

Malgré ses limites et ses contradictions, l’assistance internationale a indéniablement contribué au développement des Comores dans plusieurs domaines. Elle a permis de financer des infrastructures sociales de base – écoles, centres de santé, routes rurales – qui n’auraient pu voir le jour avec les seules ressources nationales. Elle a également soutenu le maintien d’un niveau minimal de services publics dans des secteurs essentiels.

Les transferts des migrants, en particulier, ont joué un rôle crucial dans la réduction de la pauvreté au niveau des ménages et dans le maintien de la cohésion sociale. Ils ont permis à de nombreuses familles d’accéder à l’éducation, aux soins de santé et à un niveau de vie décent, tout en finançant des investissements locaux générateurs d’activités économiques.

L’intervention des ONG a permis d’expérimenter des approches innovantes et d’atteindre des populations ou des zones géographiques négligées par les programmes publics. Certaines de ces innovations ont pu ensuite être reprises et étendues par d’autres acteurs.

Les défis persistants

Néanmoins, plusieurs défis majeurs demeurent pour que l’assistance internationale puisse véritablement servir un développement durable et autonome des Comores. La dépendance structurelle vis-à-vis des flux financiers extérieurs, loin de se réduire, semble s’être aggravée au fil des décennies, témoignant de l’échec relatif des stratégies de développement mises en œuvre.

L’adéquation entre l’offre d’assistance et les besoins réels reste problématique. Trop souvent, les projets reflètent davantage les priorités et les contraintes des bailleurs que les besoins exprimés par les populations ou identifiés par des analyses objectives du contexte. La participation des bénéficiaires reste largement formelle, sans transfert effectif de pouvoir de décision.

La durabilité institutionnelle et financière des interventions après le retrait de l’assistance externe constitue un problème récurrent. Nombreux sont les projets qui, après avoir montré des résultats prometteurs pendant la phase de financement externe, s’effondrent rapidement une fois les bailleurs partis, faute de capacités locales de relève ou de modèles économiques viables.

Vers un nouveau paradigme de l’assistance ?

L’expérience comorienne suggère la nécessité d’un changement de paradigme dans la conception et la mise en œuvre de l’assistance internationale. Plutôt qu’une logique de substitution où l’aide se substitue aux capacités locales, il s’agirait d’adopter une logique d’accompagnement visant à renforcer progressivement les capacités endogènes de développement.

Cela implique de repenser la relation entre assistants et assistés, en passant d’une relation verticale de donateur à bénéficiaire à une relation plus horizontale de partenariat. Les institutions locales, y compris coutumières, doivent être véritablement associées à toutes les phases des projets, de la conception à l’évaluation, avec un transfert progressif des responsabilités.

La coordination entre les différentes formes d’assistance – aide publique, ONG, transferts de migrants – doit être améliorée pour maximiser les synergies et éviter la fragmentation. L’État comorien doit être soutenu dans le renforcement de ses capacités de planification stratégique et de coordination de l’aide, tout en développant des mécanismes de redevabilité vis-à-vis de ses citoyens.

Enfin, une réflexion profonde s’impose sur les finalités mêmes du développement et sur les indicateurs de succès. Au-delà de la croissance économique et de la modernisation des infrastructures, le développement devrait viser l’amélioration durable du bien-être des populations, le renforcement de leur capacité d’action collective et la préservation de leur cohésion sociale et de leur identité culturelle. L’assistance internationale ne peut être efficace que si elle s’inscrit dans cette perspective plus large et plus respectueuse des dynamiques propres à la société comorienne.

Voir aussi

Sources

  • Aliamane Youssouf Mrehouri, “Le transfert des fonds des migrants, impacts sur le développement économique des pays d’origines : Cas de l’Union des Comores”, Mémoire DESS, Université d’Antananarivo, 2012
  • Habib Attia, “Assistance internationale et développement dans les Comores”, 1979
  • Abdelaziz Riziki Mohamed, “La contribution des organisations non gouvernementales au développement en Afrique : cas des Comores”, Mémoire d’études supérieures, Université Mohammed V, Rabat, 1994-1995
  • Maoulana Charif, “L’efficacité de l’aide publique au développement aux Comores : les institutions coutumières, obstacle ou levier ?”, Thèse de doctorat, Université Lille 1, 2014
  • Jean-Pierre Lexa et Régis Meritan, “De la recherche-développement au développement local aux Comores”, 1979