Conservation de la biodiversité et stratégies nationales
Table des matières
- Introduction
- Élaboration de la première Stratégie nationale et Plan d’action (1998-2000)
- Actualisation et suivi de la stratégie nationale
- Projets et programmes de conservation
- Reconnaissance internationale : Mohéli, réserve de biosphère de l’UNESCO
- Valorisation des services écosystémiques
- Gestion des déchets et protection de la biodiversité
- Gouvernance environnementale et cadre institutionnel
- Défis et perspectives
- Coopération régionale et internationale
- Conclusion
Introduction
L’Union des Comores, archipel de l’océan Indien occidental composé de trois îles principales (Grande Comore, Anjouan et Mohéli), abrite une biodiversité remarquable qui constitue un enjeu majeur de conservation à l’échelle mondiale. Face aux pressions anthropiques croissantes et aux défis du développement, le pays s’est engagé depuis la fin des années 1990 dans l’élaboration de stratégies nationales structurées pour protéger son patrimoine naturel exceptionnel. Ces efforts s’inscrivent dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique et bénéficient de l’appui de partenaires internationaux, notamment le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Fonds pour l’environnement mondial (FEM).
La conservation de la biodiversité comorienne représente un défi complexe qui nécessite de concilier préservation des écosystèmes et développement économique des populations locales. Les autorités comoriennes ont développé une approche globale intégrant stratégies nationales, plans d’action sectoriels, rapports de suivi et mécanismes de valorisation des services écosystémiques. Cette démarche institutionnelle, amorcée au tournant du millénaire, a connu plusieurs phases d’actualisation et d’évaluation, témoignant d’un engagement continu malgré les contraintes budgétaires et les défis politiques propres au contexte insulaire comorien.
Élaboration de la première Stratégie nationale et Plan d’action (1998-2000)
Contexte et processus participatif
L’élaboration de la Stratégie nationale et Plan d’action pour la conservation de la diversité biologique (SPANB) en Union des Comores a débuté en mars 1998, dans le cadre du projet PNUD/FEM/COI/97/GEF 31. Ce processus a été porté par le Ministère de la Production et de l’Environnement, à travers sa Direction Générale de l’Environnement. Le document final a été finalisé en décembre 2000, après deux années de consultations approfondies.
La méthodologie adoptée s’est caractérisée par une approche hautement participative. Les équipes de travail ont consulté un large éventail d’acteurs : responsables du Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS), de l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, la Pêche et l’Environnement (INRAPE), de la Direction Générale de la Pêche, ainsi que des experts internationaux comme Jérome Hamelin du Centre d’études et de découverte de la tortue marine de la Réunion. Des connaissances traditionnelles ont également été intégrées grâce à la contribution d’aînés comme Ahamada Malida Msoma, connu sous le nom de “vieux Malida” à Nioumachoi (Mohéli).
Axes thématiques et objectifs stratégiques
La SPANB originelle s’articulait autour de deux thèmes majeurs. Le premier thème visait l’intégration des préoccupations de conservation de la diversité biologique et de gestion durable dans les politiques et stratégies sectorielles, conformément à l’article 6b de la Convention sur la diversité biologique. L’objectif principal consistait à assurer que ces préoccupations soient effectivement prises en compte dans la conception des politiques et plans d’action de tous les secteurs d’activité.
Le second thème concernait l’amélioration du cadre de mise en œuvre des actions de conservation et de gestion durable. Un objectif spécifique portait sur l’application effective des lois et règlements visant la conservation de la biodiversité et l’utilisation durable de ses éléments. Cette approche reconnaissait que l’existence de textes législatifs ne suffisait pas sans mécanismes de mise en œuvre et de contrôle adéquats.
Actualisation et suivi de la stratégie nationale
Révisions successives
La stratégie nationale a fait l’objet d’actualisations régulières pour répondre aux évolutions du contexte national et international. Une version actualisée a été produite en juin 2016, témoignant de la volonté des autorités de maintenir un cadre stratégique dynamique. Cette actualisation permettait d’intégrer les leçons tirées de quinze années de mise en œuvre et d’aligner les objectifs nationaux sur les cibles mondiales d’Aichi pour la biodiversité.
Le processus d’actualisation a nécessité une réévaluation des priorités compte tenu de l’évolution des menaces pesant sur la biodiversité comorienne : pression démographique accrue, intensification de l’agriculture, expansion urbaine, et impacts du changement climatique. Les nouvelles versions de la SPANB ont cherché à renforcer les synergies entre conservation et développement durable, en insistant sur les bénéfices économiques et sociaux de la préservation des écosystèmes.
Rapports nationaux sur la biodiversité
L’Union des Comores s’est acquittée de ses obligations internationales en produisant plusieurs rapports nationaux sur la biodiversité. Le 6ème rapport national, publié en septembre 2019, constitue le document de référence le plus récent. Ces rapports permettent de suivre l’évolution de l’état de la biodiversité, d’évaluer les progrès accomplis dans la mise en œuvre de la stratégie nationale, et d’identifier les lacunes persistantes.
La méthodologie de ces rapports combine données scientifiques, statistiques officielles et informations issues de consultations avec les parties prenantes. Ils abordent systématiquement la situation géographique, le profil démographique, le profil socio-économique et le profil environnemental de l’archipel, offrant ainsi une vision intégrée des interactions entre développement humain et conservation de la nature.
Projets et programmes de conservation
Projet PNUD/FEM COI/97/G32
Le projet “Conservation de la biodiversité et développement durable aux Comores” (COI/97/G32), financé par le FEM et mis en œuvre par le PNUD, a constitué l’ossature du dispositif de conservation durant sa période d’activité. Ce projet visait à renforcer les capacités nationales de gestion de la biodiversité tout en soutenant des initiatives concrètes de terrain.
Une évaluation finale du projet a été réalisée en novembre 2002. Cette évaluation a permis de tirer des enseignements sur les succès et les difficultés rencontrés, notamment concernant la coordination entre acteurs nationaux et internationaux, la pérennisation des actions après la fin du financement externe, et l’appropriation locale des objectifs de conservation.
Initiatives spécifiques de terrain
Des projets ciblés ont été développés pour protéger des écosystèmes particulièrement menacés. La forêt du Karthala, massif volcanique de Grande Comore abritant une flore et une faune endémiques exceptionnelles, a fait l’objet d’efforts particuliers pour la mise en place d’une aire protégée. Des études ont analysé les perceptions des populations locales concernant cette initiative, révélant les défis de la conciliation entre enjeux de conservation et besoins de développement des communautés riveraines.
Le projet “Conservation Comores 2005”, fruit d’une collaboration entre l’Université d’Oxford, le CNDRS et les ONG comoriennes Action Comores Anjouan et l’Association d’Intervention pour le Développement et l’Environnement (AIDE), a conduit une évaluation approfondie de la biodiversité et de l’utilisation des ressources entre avril et septembre 2005. Ce projet a malheureusement été endeuillé par la mort d’Hamidou Ali, président de l’AIDE et professeur de biologie à l’Université des Comores, décédé dans un accident de voiture le 29 juillet 2005.
Reconnaissance internationale : Mohéli, réserve de biosphère de l’UNESCO
L’île de Mohéli (Mwali) a obtenu en 2021 le statut de réserve de biosphère de l’UNESCO, consacrant ainsi le caractère exceptionnel de ce territoire pour la conservation de la biodiversité mondiale. Cette reconnaissance internationale constitue une étape majeure dans les efforts de conservation comoriens. Le statut de réserve de biosphère implique la mise en place d’un zonage territorial conciliant zones de protection stricte, zones tampons et zones de transition où les activités humaines durables sont encouragées.
Cette désignation offre à Mohéli une visibilité accrue sur la scène internationale et facilite l’accès à des financements spécifiques pour la conservation. Elle s’inscrit dans le Programme sur l’Homme et la biosphère (MAB) de l’UNESCO, qui promeut une approche holistique de la gestion environnementale intégrant les dimensions écologiques, sociales et économiques du développement durable.
Valorisation des services écosystémiques
Cadre conceptuel et méthodologique
Les stratégies récentes de conservation intègrent de plus en plus la notion de services écosystémiques, c’est-à-dire les bénéfices que les populations tirent des écosystèmes naturels. Cette approche permet de mieux quantifier la valeur économique de la biodiversité et de justifier les investissements dans sa préservation. Les services écosystémiques aux Comores incluent la régulation du cycle de l’eau, la protection contre l’érosion, la fourniture de ressources alimentaires (pêche, produits forestiers), et les services culturels liés au tourisme et aux pratiques traditionnelles.
La valorisation de ces services nécessite des méthodologies d’évaluation économique et écologique encore peu développées dans le contexte comorien. Des efforts sont en cours pour former des experts nationaux capables de conduire ces évaluations et d’intégrer leurs résultats dans les processus de planification du développement.
Lien avec les objectifs de développement durable
Le rapport annuel 2024 du PNUD aux Comores souligne l’intégration croissante des objectifs de conservation de la biodiversité dans les programmes de développement. Des actions concrètes ont permis de bénéficier directement à 365 000 personnes à travers l’installation de 5 forages, 14 mini-barrages, 52 réservoirs et 302 km de réseaux de distribution d’eau. Ces infrastructures hydrauliques contribuent à réduire la pression sur les ressources en eau naturelles tout en améliorant les conditions de vie.
Par ailleurs, 221 infrastructures de collecte d’eaux pluviales et dispositifs d’irrigation ont été installés, bénéficiant à 9 600 exploitants agricoles. Ces aménagements favorisent une agriculture plus productive et résiliente, réduisant ainsi la pression de défrichement sur les forêts naturelles. La restauration des bassins versants complète ce dispositif en assurant une recharge durable des nappes phréatiques.
Gestion des déchets et protection de la biodiversité
La gestion inadéquate des déchets constitue une menace majeure pour la biodiversité comorienne, particulièrement dans les zones côtières et marines. Les déchets plastiques affectent les tortues marines, les cétacés et les récifs coralliens. Les décharges sauvages polluent les sols et les cours d’eau, compromettant la qualité des habitats naturels.
Le PNUD a développé des programmes intégrant la gestion des déchets dans une approche globale de protection environnementale. Ces initiatives visent à renforcer les capacités municipales de collecte et de traitement des déchets, à promouvoir le recyclage et la valorisation, et à sensibiliser les populations aux impacts environnementaux des pratiques inadéquates. L’adoption de 24 textes réglementaires d’application de la loi sur l’eau, avec l’appui du PNUD, témoigne des efforts de structuration du cadre juridique environnemental.
Gouvernance environnementale et cadre institutionnel
Architecture institutionnelle
La gouvernance de la biodiversité aux Comores repose sur une architecture institutionnelle évolutive. La Direction Nationale de l’Environnement et des Forêts, rattachée au Ministère de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Environnement, constitue l’organe central de coordination des politiques environnementales. Elle collabore avec diverses institutions techniques comme le CNDRS, l’INRAPE, et les services sectoriels (pêche, forêts, agriculture).
Cette architecture se caractérise par une fragmentation institutionnelle qui complique parfois la coordination des actions. Les instabilités politiques récurrentes et les changements fréquents de gouvernement ont pu affecter la continuité des politiques environnementales. Néanmoins, les cadres techniques de l’administration ont maintenu un engagement constant en faveur de la conservation.
Cadre juridique et réglementaire
L’objectif d’amélioration de l’application des lois et règlements de conservation constitue un axe prioritaire de la SPANB. Le pays dispose d’un arsenal juridique comprenant des textes sur la protection des espèces menacées, la gestion des aires protégées, la réglementation de la pêche et de l’exploitation forestière. Toutefois, l’application effective de ces textes demeure un défi majeur, en raison de moyens limités pour le contrôle et la répression des infractions.
Des efforts sont en cours pour moderniser le cadre réglementaire, notamment à travers l’élaboration de textes d’application de la loi sur l’eau et le renforcement des mécanismes de suivi. La coopération internationale, particulièrement avec le PNUD, joue un rôle crucial dans l’appui technique à ces processus de renforcement législatif et réglementaire.
Défis et perspectives
Contraintes financières et techniques
La mise en œuvre des stratégies de conservation se heurte à des contraintes budgétaires majeures. L’Union des Comores demeure l’un des pays les moins avancés, avec des ressources publiques limitées. Les programmes de conservation dépendent largement des financements internationaux, ce qui pose la question de leur pérennité. Le retrait progressif de certains bailleurs de fonds nécessite le développement de mécanismes de financement innovants et durables.
Les capacités techniques nationales, bien qu’en amélioration, restent insuffisantes pour répondre à l’ampleur des défis. Le nombre de chercheurs spécialisés en écologie et en biologie de la conservation demeure limité. Les infrastructures scientifiques (laboratoires, équipements de suivi) nécessitent des investissements importants. La formation continue des cadres techniques et le renforcement des institutions de recherche constituent des priorités pour l’avenir.
Intégration conservation-développement
Le défi majeur réside dans la conciliation effective des objectifs de conservation et de développement économique. Les populations rurales, qui dépendent directement des ressources naturelles pour leur subsistance, doivent percevoir des bénéfices tangibles de la conservation pour en devenir des acteurs actifs. Les approches de gestion participative des ressources naturelles, bien qu’encouragées dans les stratégies officielles, demeurent encore peu développées sur le terrain.
Le développement du tourisme écologique représente une opportunité importante pour générer des revenus tout en valorisant la biodiversité. L’écotourisme pourrait créer des emplois locaux et justifier économiquement les efforts de conservation. Toutefois, son développement nécessite des investissements dans les infrastructures d’accueil et de formation, ainsi qu’une régulation appropriée pour éviter les impacts négatifs sur les écosystèmes fragiles.
Changement climatique et résilience
Le changement climatique constitue une menace émergente pour la biodiversité comorienne. L’élévation du niveau de la mer menace les écosystèmes côtiers et les zones humides. Les modifications des régimes de précipitations affectent les forêts et l’agriculture. L’acidification des océans compromet les récifs coralliens. Les stratégies futures de conservation devront intégrer davantage les dimensions d’adaptation au changement climatique et de renforcement de la résilience écologique et sociale.
Coopération régionale et internationale
La conservation de la biodiversité comorienne s’inscrit dans des dynamiques régionales. La participation au projet PNUD/FEM/COI témoigne de l’importance de la coopération avec les autres pays de la Commission de l’océan Indien (Maurice, Seychelles, Madagascar, La Réunion). Ces collaborations facilitent les échanges d’expertise, le partage des meilleures pratiques et la coordination des efforts de conservation d’écosystèmes partagés, notamment marins.
L’Union des Comores bénéficie également de partenariats bilatéraux avec des institutions académiques et de conservation internationales. Le projet “Conservation Comores 2005”, associant l’Université d’Oxford et des acteurs comoriens, illustre la richesse de ces collaborations pour la recherche et le renforcement des capacités. Le statut de réserve de biosphère de Mohéli facilite l’intégration dans les réseaux internationaux de sites protégés et l’accès à des plateformes d’échange d’expériences.
Conclusion
Les efforts de conservation de la biodiversité aux Comores, structurés autour de stratégies nationales successives depuis l’année 2000, témoignent d’un engagement institutionnel certain malgré des contraintes financières et techniques considérables. L’approche participative adoptée, l’intégration progressive des services écosystémiques dans les politiques de développement, et la reconnaissance internationale symbolisée par le statut de réserve de biosphère de Mohéli constituent des avancées significatives.
Toutefois, le passage des politiques aux actions concrètes sur le terrain demeure un défi majeur. La pérennisation des acquis, le renforcement des capacités nationales, et surtout la conciliation effective entre conservation et aspirations légitimes au développement des populations constituent les enjeux centraux pour l’avenir. Dans un contexte de changement climatique et de pression démographique croissante, la capacité de l’Union des Comores à préserver son patrimoine naturel exceptionnel dépendra de la mobilisation continue de toutes les parties prenantes – État, collectivités locales, société civile, partenaires internationaux – autour d’une vision partagée du développement durable. L’ensemble de ces efforts, mobilisant des financements de l’ordre de 10 millions de dollars pour les seules infrastructures hydrauliques selon le rapport 2024 du PNUD, démontre que la conservation de la biodiversité est progressivement reconnue non comme une contrainte mais comme une composante essentielle du développement national.
Voir aussi
- Écologie et milieux naturels des Comores
- Parc national du Karthala
- Politique environnementale comorienne
- Coopération internationale aux Comores
- Développement durable aux Comores
- Inventaire de la biodiversité comorienne
Sources
- Stratégie nationale et plan d’action pour la conservation de la diversité biologique en RFI des Comores (2000)
- Rapport intérimaire sur l’élaboration d’une stratégie nationale et d’un Plan d’action en matière de diversité biologique (1998)
- Stratégie nationale et plan d’action actualisés pour la diversité biologique (2016)
- 6ème rapport national sur la biodiversité de l’Union des Comores (2019)
- Évaluation finale du projet COI/97/G32 Conservation de la biodiversité et développement durable aux Comores (2002)
- Conservation Comores 2005: Biodiversity and Resource-use Assessment and Environmental Awareness (2007)
- Rapport annuel 2024 du PNUD Comores
- Newsletter Nations Unies Comores (juin 2021)