Enseignement supérieur et adéquation formation-emploi
Table des matières
- Introduction
- L’Université des Comores : historique et structuration
- Les pratiques pédagogiques et l’intégration du numérique
- La recherche universitaire : entre théorie et pratique
- L’inadéquation formation-emploi : diagnostic et enjeux
- Les tentatives d’amélioration et les perspectives
- Défis structurels et recommandations
- Conclusion
Introduction
L’enseignement supérieur aux Comores représente un secteur en pleine structuration depuis la création de l’Université des Comores. Institution relativement jeune dans un pays ayant accédé à l’indépendance en 1975, l’université comorienne fait face à des défis multiples : développement des infrastructures, qualification du corps enseignant, diversification de l’offre de formation, mais surtout adéquation entre les formations dispensées et les besoins réels du marché de l’emploi. Cette problématique de l’inadéquation formation-emploi constitue un enjeu central pour le développement économique et social de l’archipel.
La recherche universitaire aux Comores évolue entre enjeux théoriques et enjeux pratiques, tiraillée entre la mission académique traditionnelle de production de connaissances et la nécessité de répondre aux défis concrets du développement national. Dans un contexte marqué par un taux de chômage élevé, particulièrement chez les jeunes diplômés, et par des ressources limitées, la question de la pertinence des formations supérieures et de leur capacité à préparer les étudiants à l’insertion professionnelle devient cruciale. L’analyse du système d’enseignement supérieur comorien révèle les tensions entre aspirations académiques, contraintes matérielles et impératifs de développement économique.
L’Université des Comores : historique et structuration
Création et développement institutionnel
L’Université des Comores est une institution relativement récente dans le paysage de l’enseignement supérieur africain. Sa création s’inscrit dans la volonté du jeune État comorien de se doter d’un établissement d’enseignement supérieur national capable de former les cadres nécessaires au développement du pays. L’université a progressivement développé plusieurs facultés, dont la Faculté de Science et Technique, reflétant une volonté de diversification de l’offre de formation.
L’institution universitaire comorienne a été pensée comme un “projet” ou un “outil” de développement national, mission qui dépasse largement le cadre académique traditionnel. Cette double mission - formation et contribution au développement - structure profondément l’identité et les défis de l’établissement. L’université doit simultanément répondre aux standards académiques internationaux et aux besoins spécifiques d’un petit État insulaire en développement.
Infrastructure et moyens matériels
Les infrastructures universitaires demeurent limitées, avec des équipements souvent insuffisants pour garantir une formation de qualité, particulièrement dans les disciplines scientifiques et techniques. Cette situation reflète les contraintes budgétaires auxquelles fait face l’enseignement supérieur comorien. Le développement de l’université se heurte à des difficultés matérielles qui affectent directement la qualité des formations dispensées et la capacité de l’institution à remplir sa mission.
Les défis infrastructurels concernent également l’accès aux technologies numériques, devenues indispensables dans l’enseignement supérieur moderne. Les étudiants de l’Université des Comores ont développé des pratiques numériques spécifiques dans leur processus d’apprentissage, souvent contraintes par les limitations d’accès aux équipements et à la connectivité internet.
Les pratiques pédagogiques et l’intégration du numérique
Les usages numériques des étudiants
Les pratiques numériques des étudiants de l’Université des Comores se caractérisent par leur adaptation aux contraintes locales. Les étudiants développent des stratégies d’apprentissage hybrides, combinant ressources traditionnelles et outils numériques lorsqu’ils sont disponibles. Cette situation reflète les inégalités d’accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le contexte universitaire africain.
L’appropriation des technologies numériques par les étudiants s’effectue souvent de manière autodidacte, en l’absence de formations systématiques aux outils informatiques. Les pratiques numériques se développent principalement autour de la recherche d’informations, de la communication avec les pairs et, dans une moindre mesure, de l’accès à des ressources pédagogiques en ligne. Cette intégration informelle du numérique dans les processus d’apprentissage témoigne d’une volonté d’adaptation face aux limitations du système formel.
Méthodes pédagogiques et formation pratique
La question de l’adéquation des méthodes pédagogiques au développement intellectuel des étudiants et aux réalités locales se pose avec acuité. L’enseignement supérieur comorien hérite de modèles pédagogiques importés, dont la pertinence pour le contexte local peut être questionnée. La réflexion sur une pédagogie appliquée et intégrée, tenant compte des spécificités culturelles et des besoins de développement du pays, reste largement à développer.
L’enseignement des travaux pratiques, particulièrement dans les établissements du secondaire préparant à l’enseignement supérieur, souffre d’un manque chronique d’équipements et de matériels. Cette situation compromet la qualité de la formation pré-universitaire et affecte le niveau de préparation des étudiants accédant à l’université. Le déficit de formation pratique se répercute ensuite sur l’employabilité des diplômés.
La recherche universitaire : entre théorie et pratique
Les enjeux de la recherche universitaire comorienne
La recherche universitaire aux Comores se trouve au carrefour d’enjeux théoriques et pratiques souvent contradictoires. D’une part, l’institution universitaire doit répondre aux standards académiques internationaux en matière de production scientifique. D’autre part, elle fait face à une pression sociale et politique pour contribuer directement au développement national et à la résolution de problèmes concrets.
Cette tension se manifeste dans la difficulté à définir des priorités de recherche. La méconnaissance des réalités locales par les décideurs et l’insuffisante prise en compte des paramètres contextuels dans l’approche du développement limitent la capacité de la recherche universitaire à répondre efficacement aux besoins du pays. L’absence de tradition de recherche bien établie et le manque de moyens financiers et humains constituent des obstacles supplémentaires au développement d’une recherche universitaire pertinente et de qualité.
Articulation recherche-développement
L’articulation entre recherche universitaire et projets de développement reste faible aux Comores. Les initiatives politiques et économiques convergent rarement avec les capacités de recherche de l’université, créant une déconnexion entre le monde académique et les secteurs productifs. Cette situation reflète l’absence d’une stratégie nationale cohérente d’intégration de la recherche dans les politiques de développement.
La recherche universitaire comorienne peine à se positionner comme ressource pour l’élaboration et l’évaluation des politiques publiques. Le manque de dialogue entre chercheurs, décideurs politiques et acteurs économiques limite considérablement l’impact potentiel de la production scientifique locale sur le développement du pays.
L’inadéquation formation-emploi : diagnostic et enjeux
Les manifestations de l’inadéquation
L’inadéquation entre formation et emploi aux Comores se manifeste à plusieurs niveaux. Premièrement, un décalage quantitatif existe entre le nombre de diplômés produits par le système d’enseignement supérieur et la capacité d’absorption du marché du travail. Le secteur public, principal employeur historique des diplômés, ne peut plus absorber les flux croissants de jeunes qualifiés dans un contexte de contraintes budgétaires sévères. Le secteur privé, encore peu développé, offre des opportunités limitées.
Deuxièmement, une inadéquation qualitative caractérise le système : les compétences acquises par les étudiants correspondent souvent mal aux besoins réels des employeurs. Les formations dispensées privilégient souvent des connaissances théoriques au détriment de compétences pratiques directement mobilisables en milieu professionnel. Cette situation s’explique en partie par le manque d’équipements pour assurer une formation pratique de qualité, mais aussi par une faible interaction entre l’université et le monde professionnel dans la définition des curricula.
Les conséquences socio-économiques
Les conséquences de cette inadéquation sont multiples et profondes. Le chômage des jeunes diplômés constitue un problème social majeur, générant frustration et sentiment de déclassement chez une population ayant investi dans des études longues. Cette situation nourrit également des dynamiques migratoires, les diplômés comoriens cherchant à l’étranger les opportunités professionnelles qu’ils ne trouvent pas dans leur pays.
L’inadéquation formation-emploi représente également un gaspillage de ressources pour un pays aux moyens limités. L’investissement public et privé dans la formation d’individus qui ne trouvent pas à valoriser leurs compétences constitue une perte économique considérable. Elle compromet également le développement du capital humain national, ressource pourtant essentielle pour un petit État insulaire disposant de peu de ressources naturelles.
Les tentatives d’amélioration et les perspectives
Initiatives pour renforcer l’adéquation formation-emploi
Des initiatives ont été entreprises pour améliorer l’adéquation entre formation et emploi aux Comores. Des études ont été menées pour identifier les causes du problème et proposer des solutions. L’approche par cadre logique a été utilisée pour analyser la situation et définir des stratégies d’intervention. Ces études soulignent la nécessité d’une meilleure connaissance du marché du travail et de ses évolutions, d’une réforme des curricula universitaires pour les rendre plus professionnalisants, et d’un renforcement des liens entre université et entreprises.
La collecte de données sur l’insertion professionnelle des diplômés et sur les besoins des employeurs constitue une étape essentielle pour orienter les réformes nécessaires. Toutefois, la mise en œuvre effective de ces recommandations se heurte à des obstacles institutionnels, financiers et culturels importants.
L’éducation au développement durable comme perspective
L’éducation au développement durable (EDD) représente une perspective intéressante pour l’enseignement supérieur comorien. L’intégration de cette approche dans l’enseignement scientifique et dans les autres disciplines permettrait de former des diplômés sensibilisés aux enjeux environnementaux et de développement auxquels font face les Comores. La production de ressources pédagogiques adaptées au contexte local et l’état des lieux de l’EDD constituent des initiatives visant à ancrer davantage l’enseignement supérieur dans les réalités et les défis spécifiques de l’archipel.
Cette approche correspond à la nécessité d’une formation qui prépare les étudiants non seulement à trouver un emploi, mais aussi à contribuer activement au développement durable de leur pays. Elle implique une transformation profonde des contenus et des méthodes pédagogiques, ainsi qu’un renforcement de la dimension pratique et appliquée des formations.
Vers une professionnalisation accrue
La professionnalisation des formations universitaires apparaît comme une nécessité pour améliorer l’employabilité des diplômés. Cela implique le développement de filières plus directement orientées vers les secteurs porteurs de l’économie comorienne : agriculture, pêche, tourisme, énergies renouvelables, services. La création de formations courtes professionnalisantes, en complément des cursus académiques traditionnels, pourrait également répondre aux besoins du marché du travail.
Cette professionnalisation nécessite un rapprochement entre l’université et le monde de l’entreprise, à travers des stages obligatoires, l’intervention de professionnels dans les enseignements, et l’association des employeurs à la définition des formations. Elle requiert également une évolution culturelle au sein de l’institution universitaire, traditionnellement centrée sur la transmission de savoirs académiques.
Défis structurels et recommandations
Financement et gouvernance de l’enseignement supérieur
Le développement de l’enseignement supérieur aux Comores se heurte à la question cruciale du financement. Les ressources allouées à l’université demeurent largement insuffisantes pour assurer une formation de qualité et développer une recherche pertinente. L’augmentation des moyens financiers, mais aussi leur utilisation rationnelle et transparente, constituent des préalables à toute amélioration significative du système.
La gouvernance de l’enseignement supérieur nécessite également des réformes. Une meilleure coordination entre les différentes parties prenantes - État, université, secteur privé, partenaires internationaux - s’avère indispensable. La définition d’une stratégie nationale claire pour l’enseignement supérieur, articulée avec les politiques de développement économique et social, fait défaut.
Qualification du corps enseignant et mobilité académique
La qualification du corps enseignant représente un enjeu majeur pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement supérieur. Le nombre d’enseignants-chercheurs de haut niveau reste limité, obligeant l’université à recourir massivement à des enseignants vacataires dont la disponibilité et parfois la qualification sont variables. Le renforcement des capacités du personnel académique, à travers des formations doctorales et post-doctorales, constitue une priorité.
La mobilité académique, tant pour les étudiants que pour les enseignants, pourrait contribuer à améliorer la qualité du système. Les échanges avec d’autres universités, particulièrement dans la région de l’océan Indien, permettraient d’enrichir l’offre de formation, de développer des collaborations de recherche et d’ouvrir l’université comorienne sur l’extérieur.
Orientation et accompagnement des étudiants
L’orientation des étudiants vers les filières porteuses et leur accompagnement dans la construction de leur projet professionnel demeurent insuffisants. De nombreux étudiants choisissent leur filière sans information précise sur les débouchés professionnels, contribuant à l’inadéquation formation-emploi. Le développement de services d’orientation et d’accompagnement à l’insertion professionnelle au sein de l’université s’avère nécessaire.
Ces services devraient fournir des informations sur le marché du travail, aider les étudiants à définir leur projet professionnel, organiser des stages et faciliter les contacts avec les employeurs potentiels. Ils pourraient également assurer un suivi des diplômés pour mesurer leur insertion professionnelle et adapter en conséquence l’offre de formation.
Conclusion
L’enseignement supérieur aux Comores se trouve à un moment charnière de son développement. Institution jeune dans un pays aux ressources limitées, l’Université des Comores fait face à des défis considérables pour remplir sa double mission de formation de qualité et de contribution au développement national. L’inadéquation entre les formations dispensées et les besoins du marché du travail constitue un problème majeur qui appelle des réformes profondes du système.
Ces réformes doivent porter simultanément sur plusieurs dimensions : amélioration des infrastructures et des moyens matériels, qualification du corps enseignant, professionnalisation des formations, renforcement de la recherche universitaire et de son articulation avec les enjeux de développement, développement de services d’orientation et d’accompagnement des étudiants. Elles nécessitent une mobilisation de ressources financières accrues, mais aussi une évolution des mentalités et une meilleure gouvernance du système.
L’avenir de l’enseignement supérieur comorien dépendra de la capacité des différents acteurs - État, université, secteur privé, société civile, partenaires internationaux - à travailler ensemble pour construire un système adapté aux réalités et aux besoins spécifiques de l’archipel. L’enjeu dépasse largement le cadre de l’éducation : il s’agit de la capacité du pays à former le capital humain nécessaire à son développement économique et social dans un monde globalisé et en mutation rapide.
Voir aussi
- Système éducatif comorien
- Emploi et marché du travail aux Comores
- Développement économique des Comores
- Migration et diaspora comorienne
- Coopération régionale dans l’océan Indien
- Gestion des fonds Covid-19 et impacts éducatifs
Sources
- Mahamoud Mohamed Saïd Mkandzilé, “Contribution à l’amélioration de l’adéquation formation-emploi aux Comores”, Mémoire DESS, Université d’Antananarivo (2011)
- Djamen Houmadi Ben Antoiy, “Analyse et perspective de développement de l’enseignement supérieur aux Comores (Cas de l’université des Comores)”, Mémoire de Maîtrise, Université de Toamasina (2011)
- Ahmed Abdullatif, “Les pratiques numériques des étudiants de l’Université des Comores dans le processus d’apprentissage”, Thèse de doctorat, Université Paris-Saclay (2015)
- Mohamed Ibrahim Chanfi, “État des lieux de l’EDD aux Comores en vue de la production de ressources pour l’enseignement scientifique”, Thèse de doctorat, Université de Bordeaux (2022)
- Abdallah Nouroudine, “La Recherche universitaire aux Comores: Entre enjeux théoriques et enjeux pratiques”, Second International Colloquium on Research and Higher Education Policy
- M. Petiot, “Enseignement des travaux pratiques dans les Collèges ruraux en République fédérale islamique des Comores”, Rapport UNESCO (1988)