Islam et contacts arabo-swahili en Afrique orientale
Table des matières
- Introduction
- Les routes maritimes arabes vers l’océan Indien occidental
- L’introduction de l’islam aux Comores selon les traditions orales
- Les contacts entre l’Arabie, le Golfe persique et l’Afrique orientale
- L’Empire ottoman et l’Afrique orientale méridionale
- Islam et colonisation en Afrique orientale
- Héritage et permanence
Introduction
L’histoire de l’islam dans l’archipel des Comores et en Afrique orientale est indissociable des grandes routes commerciales maritimes qui ont traversé l’océan Indien depuis le premier millénaire de notre ère. L’islamisation de la côte swahili, dont les Comores constituent un maillon essentiel, résulte d’un processus long et complexe, mêlant migrations marchandes, échanges culturels, alliances dynastiques et transmission orale de savoirs religieux. Loin d’être une simple importation culturelle venue d’Arabie, l’islam comorien et swahili s’est forgé dans la rencontre entre des apports venus du Golfe persique, de l’Arabie méridionale, de l’Inde, et des traditions africaines préexistantes.
Les Comores occupent une position géographique stratégique entre la côte est-africaine, Madagascar et le canal du Mozambique, ce qui les a placées au cur de ces échanges multipolaires. Les traces archéologiques découvertes notamment à Mayotte, île orientale de l’archipel, attestent d’une présence islamique remontant au moins au XIe siècle, contemporaine des grandes cités swahili comme Kilwa, Mombasa ou Zanzibar.
Les routes maritimes arabes vers l’océan Indien occidental
Les marins arabes et persans exploitaient depuis l’Antiquité les vents de mousson qui permettaient des traversées régulières vers les côtes africaines orientales. Ces navigations saisonnières vers le sud-ouest en hiver boréal, vers le nord-est en été structuraient un réseau d’échanges reliant l’Arabie méridionale (Hadramaout, Oman), le Golfe persique et Chiraz aux ports de la côte swahili. Les marchandises échangées comprennent de l’ivoire, des esclaves, de l’or, des épices et des textiles.
Les études de Claude Allibert sur les confrontations entre documents écrits, traditions orales et données archéologiques récentes ont montré que ces contacts antéislamisques existaient déjà. L’arrivée de l’islam avec les marchands arabes à partir du VIIe-VIIIe siècle a donné une nouvelle dimension à ces échanges, en tissant des liens de solidarité religieuse entre les ports marchands de la région. Les fondateurs de villes comoriennes comme Ngazidja (Grande Comore), Ndzouani (Anjouan) et Mwali (Mohéli) se réclamaient souvent d’ancêtres arabes ou shiraziotes originaires de Chiraz, en Perse , légitimant ainsi leur autorité politique par une généalogie islamique.
L’introduction de l’islam aux Comores selon les traditions orales
Pierre Vérin, dont les travaux font référence pour l’histoire préislamique et islamique des Comores, a étudié en détail les traditions orales relatives à l’islamisation de l’archipel. Ces récits, transmis de génération en génération, attribuent l’introduction de l’islam à des savants et marchands venus d’Arabie, du Yémen ou d’Oman, entre le XIe et le XIVe siècle.
Plusieurs traditions locales mentionnent des cheikhs arabes, parfois présentés comme descendants du Prophète (chorfa), qui auraient fondé les premières mosquées et établi les premières écoles coraniques. Ces fondateurs légendaires sont vénérés dans certains sites dont les ruines de mosquées en corail taillé constituent les traces matérielles. Les récents travaux archéologiques menés à Mayotte par Henry Wright et Susan Kus ont mis en lumière des sites islamisés dès le XIe siècle, confirmant la profondeur historique de cet ancrage religieux.
Les traditions orales doivent cependant être lues avec prudence : elles reflètent souvent des enjeux politiques contemporains de leur transmission, notamment la légitimation de dynasties régnantes par une ascendance arabe ou shiraziote. Elles n’en constituent pas moins une source précieuse sur la mémoire collective que les Comoriens ont construite autour de leur conversion à l’islam.
Les contacts entre l’Arabie, le Golfe persique et l’Afrique orientale
Claude Allibert a synthétisé les données disponibles sur les contacts entre l’Arabie, le Golfe persique, l’Afrique orientale et Madagascar, en croisant documents écrits arabes et persans, traditions orales et données archéologiques. Son analyse met en évidence plusieurs vagues de migration et de contact. La première, préislamique, est attestée par des vestiges céramiques. La seconde, islamique, à partir du VIIIe-IXe siècle, s’intensifie entre le XIe et le XVe siècle, période de floraison des grandes cités commerçantes swahili.
L’influence shiraziote qui renvoie à des migrations de Persans ou à des dynasties se réclamant de Chiraz est particulièrement prégnante dans les traditions royales comoriennes et zanzibarites. Elle correspond à une période de fort développement des échanges marchands et d’une islamisation en profondeur des sociétés côtières. Les échanges avec Madagascar constituent également une dimension majeure de ces contacts, le canal du Mozambique étant parcouru par les mêmes réseaux marchands reliant l’Afrique orientale, les Comores et la côte malgache.
L’Empire ottoman et l’Afrique orientale méridionale
Au XVIe siècle, l’expansion de l’Empire ottoman jusqu’à la mer Rouge et au Golfe d’Aden eut des répercussions sur l’ensemble du monde musulman de l’océan Indien. Les recherches d’Ahmet Kavas sur les relations de l’Empire ottoman avec l’Afrique méridionale montrent que Constantinople entretenait des liens avec les communautés musulmanes de Zanzibar, du Mozambique, de Madagascar et des Comores, perçues comme faisant partie de la oumma islamique sous l’égide du califat ottoman.
Ces relations, souvent indirectes et médiatisées par des souverains locaux, se matérialisaient notamment lors de crises politiques résistance à l’expansion portugaise, conflits dynastiques pour lesquels les sultans locaux sollicitaient parfois un appui symbolique ou matériel de Constantinople. La flotte ottomane, qui s’était aventurée jusqu’à l’océan Indien pour contrer la présence portugaise dans les routes des épices, avait une conscience claire des enjeux géopolitiques de cette région.
Islam et colonisation en Afrique orientale
La période coloniale (fin XIXe - XXe siècle) a profondément reconfiguré la place de l’islam dans les sociétés d’Afrique orientale. Comme l’ont montré les travaux d’Edward Alpers sur le Mozambique, les puissances coloniales européennes notamment le Portugal percevaient l’islam tantôt comme un adversaire à contenir, tantôt comme un allié possible contre les mouvements nationalistes africains. La stratégie portugaise au Mozambique fut parfois de tenter d’instrumentaliser les rivalités entre communautés musulmanes.
Dans l’archipel des Comores, le protectorat français puis la colonisation n’ont pas remis en cause la prédominance de l’islam, mais ont plutôt redéfini ses espaces d’expression. Les chefferies islamiques traditionnelles ont dû composer avec l’administration française, tandis que les réseaux d’enseignement coranique continuaient à structurer la transmission du savoir religieux en marge, ou en complément, de l’école coloniale.
Héritage et permanence
Aujourd’hui, l’islam demeure la religion quasi universelle des Comoriens. Les pratiques religieuses prière quotidienne, jeûne du Ramadan, pèlerinage à La Mecque sont profondément intégrées dans la vie sociale. Les Comores maintiennent des liens étroits avec les pays du Golfe, dont les investissements dans les infrastructures religieuses (mosquées, écoles coraniques) témoignent de la continuité des échanges initiés il y a plus d’un millénaire.
La culture swahili, qui se définit précisément par cette synthèse entre apports africains, arabes et indiens, constitue un héritage vivant dont les Comores sont partie prenante. Les traditions orales, les architectures de corail, la langue comorienne (shikomori) fortement arabisée, les pratiques rituelles : autant de traces d’une islamisation profonde qui a façonné l’identité culturelle de l’archipel sur la longue durée.
Voir aussi
- Pratiques religieuses et rituels mortuaires swahili-comoriens
- Diaspora comorienne à Zanzibar
- Variétés du swahili et perceptions sociolinguistiques
- Histoire du peuplement des Comores et de Madagascar
- Zanzibar et le monde swahili : histoire et sultanats
- Commerce de l’océan Indien et culture swahili (1-1500)
Sources
- Vérin, Pierre. « L’introduction de l’Islam aux Comores selon les traditions orales » (1982)
- Allibert, Claude. « Les contacts entre l’Arabie, le Golfe persique, l’Afrique orientale et Madagascar » (1988)
- Alpers, Edward A. « Islam in the Service of Colonialism » Lusotopie (1999)
- Kavas, Ahmet. « Ottoman Empire’s Relations with Southern Africa » (2015)
- Kaarsholm, Preben. « Islam, secularist government, and state-civil society interaction in Mozambique and South Africa since 1994 » (2015)