Table des matières

Introduction

La production littéraire et scientifique comorienne, longtemps méconnue et dispersée, constitue un champ d’étude en pleine émergence depuis les années 1980. Malgré la jeunesse de l’archipel en tant qu’État indépendant (1975), les Comores ont généré une production intellectuelle substantielle, comprenant des travaux universitaires, des œuvres littéraires et des études scientifiques qui témoignent de la vitalité culturelle et intellectuelle du pays. Cette production, essentiellement en français mais aussi en comorien et dans d’autres langues européennes, reflète les préoccupations identitaires, sociales et politiques d’une nation insulaire au carrefour de multiples influences.

L’inventaire bibliographique de cette production révèle une double dynamique : d’une part, l’accumulation de mémoires universitaires et de thèses consacrés à divers aspects de la société comorienne (toponymie, linguistique, histoire, environnement) ; d’autre part, l’émergence d’une littérature de création encore modeste mais en croissance constante. Les travaux de recensement entrepris depuis les années 2000 permettent aujourd’hui de mieux cerner les contours de cette production et d’identifier les figures majeures qui la structurent, au premier rang desquelles se trouve l’écrivain Mohamed Toihiri, considéré comme le fondateur du roman comorien moderne.

La question de la critique littéraire comorienne se pose avec acuité dans ce contexte. Comme le souligne Nassurdine Ali Mhoumadi dans sa thèse de 2010, il existe “un besoin urgent de discours critique” capable d’analyser cette production selon des méthodologies adaptées à son contexte spécifique, au-delà des grilles d’interprétation héritées de la critique négro-africaine.

Les inventaires bibliographiques et leur portée documentaire

Les mémoires universitaires comoriens

Les sources disponibles révèlent l’existence de vastes inventaires de mémoires et travaux académiques réalisés par des auteurs comoriens, principalement formés dans les universités de Madagascar (Toamasina, Antananarivo), de La Réunion, de France (Montpellier, Paris) et d’ailleurs. Ces travaux couvrent un spectre disciplinaire remarquablement large et témoignent de l’intérêt des chercheurs comoriens pour leur propre société.

La toponymie occupe une place centrale dans cette production scientifique. Plusieurs mémoires se consacrent à l’étude des noms de lieux, comme “La Toponymie des Villes et Villages de N’Gazidja” de Takidine Moutu, “Toponyme de Mutsamudu” de Brahime Bacar, ou encore “Étude toponymique du village de N’Tsaoueni” de Mohamed Ali Ahmed. Ces études toponymiques constituent une contribution essentielle à la connaissance du patrimoine linguistique et culturel comorien, révélant les strates historiques inscrites dans la géographie de l’archipel.

Les sciences du langage représentent un autre domaine privilégié, avec des travaux comme “Emprunts Lexicaux du Comorien au Français” de Said Ahamadi, qui analyse les dynamiques de contact linguistique entre le français et les dialectes comoriens. Les études environnementales ne sont pas en reste, avec des mémoires consacrés au volcan Karthala (“La surveillance du Karthala” de Kalidance Ali Mlinde, “Étude écologique de la forêt du Mont Karthala” d’Andiliyat Mohamed Abderemane) ou à la flore comorienne (“Étude de la végétation des Baobabs des Îles Comores” d’Abdillahi Maoulida Mohamed).

L’histoire politique contemporaine fait également l’objet de travaux universitaires, notamment “La démocratie Populaire aux Comores : 1975-1978” d’Abdou El Gaffour Abdou et “La réconciliation Nationale sur la crise séparatiste aux Comores” de Laila Alihad. Ces mémoires constituent des sources précieuses pour comprendre les turbulences politiques qui ont marqué les premières décennies de l’indépendance comorienne.

Les traditions orales et la culture populaire sont également étudiées, comme en témoigne le mémoire “Traditions orales et chants populaires en Grande-Comore” d’Abdou Nouhou Badroudine ou “Poésie traditionnelle comorienne : le Cas de Mbaye Trambwe” d’Abdou el Aziz Mohamed Abdallah. Ces travaux s’inscrivent dans une démarche de sauvegarde et de valorisation du patrimoine immatériel comorien.

Les livres d’auteurs comoriens

L’inventaire des livres publiés par des auteurs comoriens révèle une production diversifiée qui dépasse largement le cadre de la fiction littéraire. Les sciences humaines et sociales sont bien représentées avec des ouvrages comme “Islam et politique aux Comores” d’Abdallah Chanfi Ahmed, “Le Franc Comorien” et “Le contrôle des finances publiques aux Comores” d’Abal Anrabe Abdou Chacourou, ou encore “Anjouan l’histoire d’une crise foncière” d’Ainouddine Sidi.

La maison d’édition Komedit, fondée aux Comores, joue un rôle central dans la diffusion de la production littéraire nationale. Elle publie notamment des œuvres de fiction comme “Le bal des mercenaires” d’Aboubacar Said Salim, “Le notable arrosé et autres nouvelles” d’Ahmed Haidar-Gardevou, ou “Réflexe de survie ou le discours de Bamina” d’Ali Ibrahim. L’Harmattan, éditeur parisien spécialisé dans les littératures du Sud, constitue également un débouché important pour les auteurs comoriens.

Les contes et récits traditionnels font l’objet de recueils publiés, comme “Djambo Djema et autres contes comoriens” d’Abderemane Said Mohamed (Wadjh) ou “Aux Villages de l’océan” d’Ahmed Ibrahim. Ces publications participent à la transmission du patrimoine oral dans un format écrit accessible aux nouvelles générations.

Des publications plus spécialisées témoignent également de la richesse de la recherche comorienne, comme “Pharmacopée Traditionnelle populaire des Comores” d’Anne Faujour, publié par le Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS), ou “Techniques et cultures” d’Abdallah Nouroudine. Les revues culturelles comme “Ya mkobé” éditée par le CNDRS et “Mlwezimag” participent à la circulation des idées et à la promotion de la création culturelle comorienne.

Mohamed Toihiri et la naissance du roman comorien

Une figure fondatrice

Mohamed Toihiri occupe une place centrale et incontestée dans la littérature comorienne. Sa production romanesque constitue l’objet principal de la critique littéraire comorienne naissante, comme en témoignent plusieurs travaux universitaires qui lui sont consacrés. La thèse de doctorat de Nassurdine Ali Mhoumadi, soutenue en 2010 à l’Université Lumière Lyon 2 sous la direction du professeur Michel Schmitt, constitue la première étude approfondie et systématique de l’œuvre toihirienne. Intitulée “Le Roman de Mohamed Toihiri : Entre témoignage et fiction”, cette thèse de 300 pages environ analyse l’ensemble de la production romanesque de Toihiri selon une approche à la fois sociologique et littéraire.

L’importance de Toihiri dans le paysage littéraire comorien est également attestée par un mémoire de maîtrise soutenu à l’Université de Toamasina (Madagascar) en 2007-2008 par Abdallah Abdou Abdallah, sous la direction d’Hanitra Sylvia Andriamampianina. Intitulé “L’intellectuel face à la société et à la politique dans Le Kafir du Karthala de Mohamed Toihiri”, ce travail analyse spécifiquement l’un des romans majeurs de l’auteur, emblématique de sa vision critique de la société comorienne.

Une œuvre d’analyse sociologique

Selon Nassurdine Ali Mhoumadi, le roman toihirien se caractérise d’abord par sa dimension d’analyse sociologique. Toihiri construit ses récits comme des “romans d’analyse sociologique”, offrant une peinture minutieuse et documentée de la société comorienne contemporaine. Cette dimension analytique fait du roman toihirien non seulement une œuvre de création littéraire mais aussi un document ethnographique et sociologique de première importance sur les Comores de la fin du XXe siècle.

L’approche de Toihiri s’inscrit dans ce que Mhoumadi appelle “une dimension clairement documentaire”. Ses romans s’appuient sur une connaissance intime de la société comorienne, de ses structures, de ses rites et de ses transformations. Cette dimension documentaire ne nuit cependant pas à la dimension fictionnelle : au contraire, elle en constitue le fondement, permettant à l’auteur de construire des récits qui résonnent avec l’expérience vécue des lecteurs comoriens tout en restant accessibles à un lectorat plus large.

Le roman toihirien se présente également comme “une nécessité”, selon la formulation d’Ali Mhoumadi. Cette nécessité renvoie au besoin urgent, dans une société marquée par des bouleversements profonds depuis l’indépendance, de se doter d’un discours critique sur soi-même. En l’absence d’une tradition romanesque antérieure, Toihiri invente littéralement le roman comorien, créant les formes et les conventions d’un genre adapté aux réalités locales.

La peinture des “manières” comoriennes

L’analyse d’Ali Mhoumadi met en évidence la façon dont Toihiri peint ce qu’il appelle les “manières” comoriennes, c’est-à-dire les modes de comportement, les codes sociaux et les pratiques culturelles qui structurent la vie collective aux Comores. Parmi ces “manières”, Mhoumadi identifie notamment les “manières de (se) mélanger”, qui renvoient aux dynamiques d’interaction sociale, aux hiérarchies et aux stratégies de positionnement dans l’espace social comorien.

Cette attention aux détails ethnographiques fait du roman toihirien une source précieuse pour comprendre les structures sociales comoriennes, depuis les rituels de mariage jusqu’aux mécanismes de régulation politique locale. “Le Kafir du Karthala”, étudié par Abdallah Abdou Abdallah, illustre particulièrement cette dimension : le roman met en scène la figure de l’intellectuel face aux tensions entre tradition et modernité, entre engagement politique et fidélité aux valeurs ancestrales.

La critique littéraire comorienne : état des lieux et enjeux

L’absence historique d’une critique littéraire

Dans sa thèse de 2010, Nassurdine Ali Mhoumadi constate “l’absence d’une critique littéraire” spécifiquement comorienne. Cette absence s’explique par plusieurs facteurs : la jeunesse de la littérature comorienne écrite, le faible nombre d’institutions universitaires et de recherche dans l’archipel, et la dispersion des chercheurs comoriens dans diverses universités étrangères (France, Madagascar, Réunion, Maurice).

Cette situation contraste avec d’autres littératures africaines francophones qui ont développé, depuis les années 1960-1970, des traditions critiques autonomes. L’absence de critique littéraire comorienne a pour conséquence que les rares œuvres comoriennes font l’objet d’analyses selon des grilles d’interprétation empruntées à d’autres contextes, notamment celui de la littérature négro-africaine francophone.

Critique de la critique négro-africaine

Mhoumadi développe une “critique de la critique négro-africaine” dans son application à la littérature comorienne. Si les outils développés pour analyser les littératures d’Afrique subsaharienne peuvent être utiles, ils ne peuvent pas être appliqués mécaniquement au contexte comorien sans prendre en compte les spécificités historiques, culturelles et linguistiques de l’archipel.

Les Comores, situées au carrefour des mondes africain, arabe et austronésien, présentent des caractéristiques culturelles distinctes qui appellent des approches critiques adaptées. La présence d’une tradition écrite en caractères arabes bien antérieure à la colonisation française, l’influence de l’islam dans la structuration sociale, et la particularité linguistique des dialectes comoriens (langues bantoues fortement influencées par l’arabe et le swahili) constituent autant d’éléments qui distinguent le contexte comorien du contexte subsaharien.

Pour une sociologie de la littérature comorienne

Face à ces constats, Mhoumadi plaide “pour une sociologie de la littérature africaine” et plus particulièrement comorienne. Cette approche sociologique permettrait d’analyser la production littéraire comorienne en relation avec les structures sociales, les dynamiques politiques et les transformations culturelles qui caractérisent la société comorienne contemporaine.

L’auteur identifie un “besoin de critique sociologique dans la littérature africaine” et propose une “critique sociologique et dialogique” qui prendrait en compte à la fois les dimensions textuelles et contextuelles des œuvres. Cette approche permettrait d’analyser comment les textes littéraires comoriens dialoguent avec leur environnement social, comment ils reflètent, questionnent ou transforment les représentations collectives.

La démarche de Mhoumadi s’inscrit dans un mouvement plus large de construction d’une critique littéraire africaine autonome, capable de produire ses propres catégories d’analyse plutôt que d’importer des cadres conceptuels élaborés ailleurs. Cette ambition méthodologique constitue en elle-même une contribution significative à l’émergence d’une pensée critique comorienne.

Une littérature naissante : chronique d’une émergence

Les débuts lents et difficiles

Selon la chronique de Salim Hatubou publiée dans la revue “Hommes et Migrations” en 1998, la littérature comorienne connaît des “débuts lents et difficiles”. Cette lenteur s’explique par plusieurs facteurs structurels : le taux d’alphabétisation relativement faible aux Comores, le marché du livre extrêmement réduit dans l’archipel, l’absence de structures éditoriales locales jusqu’à la création de Komedit, et l’éloignement géographique des grands centres d’édition francophones.

Hatubou identifie néanmoins, dès 1998, les signes d’une émergence progressive. La thèse de Thoueïbat Djoumbe, soutenue à l’Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 en 2014 sous la direction du professeur Daniel-Henri Pageaux, confirme cette dynamique : intitulée “Un autre aspect de la francophonie, la littérature comorienne : société, histoire, culture et création”, elle recense environ 160 ouvrages publiés entre 1985 et 2014, soit près de 30 ans de production littéraire.

Cette thèse, examinée par un jury composé de Daniel-Henri Pageaux, Zineb Ali-Benali, J.C. Carpanin Marimoutou, Dominique Ranaivoson et Jean Bessière, interroge “les origines, les interférences et la production de la littérature comorienne d’expression française”. Elle questionne également “la notion de réception dans un contexte éditorial minimaliste où langue d’écriture et langue vernaculaire s’interfèrent”, pointant ainsi l’une des problématiques centrales de la littérature comorienne : le décalage entre la langue d’écriture (français) et les langues de communication quotidienne (dialectes comoriens).

Une diversification progressive

La revue culturelle “Mlwezimag”, dont le premier numéro paraît en avril 2018, témoigne de la diversification de la production culturelle comorienne. Ce numéro inaugural présente notamment un article sur “L’ivresse d’une oasis” de Hachimiya Ahamada et un autre sur “Vert cru” de Touhfat Mouhtare, indiquant l’émergence de nouvelles voix littéraires aux côtés des figures établies. La gratuité de cette revue (“gratuit” est explicitement mentionné sur la couverture) suggère une volonté de démocratiser l’accès à la culture écrite et de favoriser la circulation des idées dans l’archipel.

La littérature comorienne se développe ainsi selon plusieurs axes : la fiction romanesque et la nouvelle, dominées par la figure de Toihiri mais enrichies par de nouveaux auteurs ; la poésie, qui prolonge une tradition orale ancestrale ; les récits de contes traditionnels, qui assurent la transmission du patrimoine oral ; et les essais littéraires et culturels qui réfléchissent sur l’identité comorienne.

Les sources documentaires anciennes en langues étrangères

Les manuscrits en allemand

L’intérêt scientifique pour les Comores ne se limite pas aux productions francophones récentes. Des documents plus anciens, notamment en langue allemande, témoignent de l’attention portée à l’archipel par les chercheurs européens dès le début du XXe siècle. Le manuscrit “Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali” de M. Heepe, publié à Hambourg en 1920 par L. Friederichsen & Co., constitue une étude linguistique pionnière sur les dialectes comoriens.

Cet ouvrage, édité dans la collection “Abhandlungen des Hamburgischen Kolonialinstituts” (série B : ethnologie, histoire culturelle et langues), représente l’une des premières descriptions scientifiques systématiques des langues comoriennes. Il analyse les trois principaux dialectes de l’archipel (ngazidja ou grand-comorien, nzwani ou anjouanais, et mwali ou mohélien), jetant les bases de la linguistique comorienne moderne.

Un autre manuscrit allemand, “Die Comoren : Reise in Ostafrika in den Jahren 1903-1905”, documente les voyages d’exploration dans l’archipel au début du siècle. Ces sources, bien qu’inscrites dans le contexte colonial de l’époque, constituent des témoignages précieux sur l’état de la société comorienne avant les grandes transformations du XXe siècle.

Le recueil “Suaheli-Schriftstücke in arabischer Schrift” de C.G. Büttner, publié à Stuttgart et Berlin par W. Spemann en 1892, inclut des lettres et documents écrits par des Comoriens en caractères arabes. Büttner, professeur de langues africaines au Séminaire de langues orientales de Berlin, transcrit ces textes en caractères latins et les traduit en allemand. Cette collection comprend notamment des lettres collectées par des explorateurs allemands comme Cl. Denhardt, Dr. H. Meyer, Baron v. Nettelbladt, Jos. Friedrich, v. Wittich, v. Höhnel et Dr. O. Baumann, dont plusieurs mentionnent le rôle de l’informateur Jumaa bin Nasr.

Les publications françaises anciennes

Les sources françaises anciennes sont également représentées, notamment par “Les scandales de la Grande-Comore” d’Annet Lignac, publié en 1908 et conservé à la Bibliothèque nationale de France. Cet ouvrage, tombé dans le domaine public et accessible via la plateforme Gallica, constitue un témoignage de l’époque coloniale, offrant un regard français sur la société grand-comorienne du début du XXe siècle.

Ces documents anciens, qu’ils soient en allemand ou en français, constituent un corpus documentaire important pour l’histoire intellectuelle des Comores. Ils témoignent de l’intérêt scientifique précoce pour l’archipel et fournissent des matériaux pour une histoire comparée des représentations comoriennes.

Les traditions orales et leur transmission écrite

Les contes anjouanais et la figure des djinns

Les traditions orales comoriennes font l’objet d’études universitaires qui en assurent la documentation et l’analyse. Le mémoire de maîtrise d’Abdallah Momed, soutenu à l’Université de Toliara (Madagascar) en novembre 2008 sous la direction d’Eléonore Marguerite Nerine, s’intitule “Personnages des djinns dans les contes anjouanais”. Ce travail explore l’un des thèmes récurrents de l’imaginaire comorien : la présence des djinns (génies) dans les récits populaires.

L’étude des contes anjouanais révèle l’importance de la croyance aux djinns dans la culture comorienne. Ces êtres surnaturels, hérités de la tradition islamique mais réinterprétés dans le contexte local, peuplent l’imaginaire collectif et structurent de nombreux récits. Leur présence dans les contes reflète une cosmologie où le monde visible et le monde invisible coexistent et interagissent constamment.

Ce mémoire s’inscrit dans une démarche plus large de sauvegarde du patrimoine oral comorien. En transcrivant et en analysant ces contes, les chercheurs assurent leur transmission aux générations futures et permettent leur étude selon des méthodologies scientifiques. Cette démarche est d’autant plus importante que la tradition orale, confrontée aux transformations sociales rapides, risque de s’effriter progressivement.

De l’oralité à l’écriture

La transition de l’oralité à l’écriture constitue l’un des enjeux majeurs de la littérature comorienne contemporaine. Les Comores possèdent une riche tradition orale, comprenant des récits mythologiques, des contes moralisateurs, des poèmes épiques et des chants rituels. Cette tradition, transmise de génération en génération, constitue le socle de l’identité culturelle comorienne.

Le passage à l’écrit transforme nécessairement ces récits oraux : la fixation textuelle fige ce qui était fluide et évolutif, la langue française se substitue aux dialectes comoriens, et les modalités de performance orale (gestes, intonations, interactions avec l’audience) disparaissent. Néanmoins, l’écriture permet aussi la conservation et la diffusion de ce patrimoine au-delà des limites traditionnelles de la transmission orale.

Plusieurs auteurs comoriens tentent de réconcilier ces deux dimensions en développant une écriture qui conserve des traces de l’oralité : utilisation de structures narratives empruntées aux contes traditionnels, insertion de proverbes et d’expressions idiomatiques, recours à des figures mythologiques familières au lectorat comorien. Cette hybridation entre oralité et écriture constitue l’une des caractéristiques distinctives de la littérature comorienne.

Perspectives et défis

La production littéraire et culturelle comorienne est à un carrefour. D’un côté, les défis sont réels : l’édition locale reste embryonnaire, la diffusion des œuvres limitée par des marchés trop petits, et les auteurs doivent souvent s’autofinancer ou compter sur des maisons d’édition étrangères pour exister. La reconnaissance institutionnelle — prix littéraires, bourses d’écriture, résidences d’auteurs — reste rare pour les écrivains comoriens.

De l’autre côté, des dynamiques encourageantes se dessinent. Internet et les réseaux sociaux offrent de nouveaux espaces d’expression et de diffusion, permettant à des voix comoriennes de toucher un public bien au-delà de l’archipel. Les universités, à Madagascar et en France notamment, accueillent des travaux académiques sur la littérature comorienne, contribuant à sa légitimation dans le champ scientifique. Des initiatives associatives — festivals, lectures publiques, ateliers d’écriture — créent des dynamiques locales autour de la création littéraire.

La question de la langue d’écriture demeure centrale : écrire en français permet d’atteindre un lectorat plus large et de s’inscrire dans les circuits éditoriaux internationaux, mais écrire en shikomori ancre davantage la littérature dans la réalité culturelle de l’archipel. Certains auteurs expérimentent des formes hybrides, mêlant les deux langues dans un même texte, reflétant la réalité plurilingue de la société comorienne.

L’enjeu majeur pour les prochaines décennies sera de construire une infrastructure culturelle qui soutienne la création : une maison d’édition nationale, un prix littéraire comorien reconnu, des programmes scolaires intégrant la littérature comorienne, et des médiathèques accessibles à tous. Ces conditions structurelles, plus que le talent des auteurs — qui existe indéniablement —, détermineront si les Comores parviennent à développer une littérature nationale vivante et reconnue.

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